Verdier

  • Sur le pont de Nevers, trois bons amis regardent couler la Loire. Ils vont avoir cinquante ans. Ce qu'ils voient depuis le tablier : les grandes veines de courant, l'eau fendue par l'étrave des piles, les marmites tournant sur elles-mêmes sans jamais vouloir se rendre au lit, les bancs de sable, les îlots et les troncs flottés. Les fleuves et les rivières font appel à l'enfance et, avant le soir, la songerie des trois camarades prend la forme d'une boutade, c'est-à-dire d'un serment : descendre la Loire à la rame, sur une barque plate, idée potache qui les conduira à l'océan.
    Ce texte de Michel Jullien nous place dans un esquif de quatre mètres carrés, pour une descente longue de huit cent cinquante kilomètres, chaque nuit à dormir d'île en île. C'est tout sauf un journal de bord ; pas de récit événementiel, une équipée sans hauts faits, rien qui ne concernât les inévitables anicroches et autres coups de théâtre de ce genre de relations, pas d'appesantissement non plus sur la richesse patrimoniale des régions traversées bref, l'auteur nous livre une chronique antisportive, anticulturelle, une narration dans le désordre.
    Cette échappée fourmillante d'images s'attache à restituer ce qu'est la perception d'un fleuve parcouru du dedans, à hauteur de paupières. Michel Jullien s'approche au plus près d'une acuité sensuelle et traduit chaque impression physique, auditive et visuelle d'une morne récréation fluviale. Que voit-on depuis une barque, quels paysages, quels défilés, quelles contrées, quelles rencontres, quelles bourgades, toutes choses que l'on conçoit autrement depuis la rive ? Que devient une ville traversée à la rame ? Quels liens rapprochent et désunissent les mouvements du marcheur et celui du rameur, comment tournent les pensées en tirant l'aviron, de quoi parler à bord, comment s'appréhende le décor par le centre du fleuve ?
    Comme souvent dans les textes de Michel Jullien, l'humour en est, qui lui permet de toucher au plus juste les perceptions sensorielles. Très vite, à chaque page, à notre tour, nous voici au bastingage, au coeur de la Loire, dans la barque même, maniant les rames, indiquant le chemin à la proue, corrigeant l'avancée depuis le gouvernail, passant des ponts, croisant des hameaux, éprouvant le temps, bâillant aux paysages, tout un projet de l'enfance tenu jusqu'à la mer.

  • Comme dans Le Tailleur de la Grand-Rue, son premier livre, Bonaviri met en scène, dans ce récit écrit en 1955, un petit monde paysan de Sicile orientale où plantes, nuages et ruisseaux partagent les joies et les souffrances des person- nages. Faite de bonheurs simples autant que de disette, de maladie ou de guerre, l'humble épopée de Massaro Angelo, le métayer, et de sa famille, dialogue avec les espaces cosmiques dont Bonaviri, dans ses oeuvres ultérieures, se fera l'explorateur mélancolique et fantasque.
    Cet équilibre entre le style primitif et la grâce, l'imagerie populaire et le rêve, qu'admirait tant cet autre grand Sicilien, Elio Vittorini, on le retrouvera dans les trois chapitres piémontais d'un roman inachevé que ce volume propose en complément.
    « Comme tous les personnages de Bonaviri, comme l'auteur lui-même, Angelo est un poète. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu'il conçoit les événements de sa vie comme l'expression de forces qui dépassent l'humanité. Les nuages, les grenouilles, les hiboux parlent le même langage que les soldats qui reviennent de la guerre, tous conduits par une fatalité dont les hommes sont les témoins éblouis et accablés.
    La mort qui hante ces pages n'est jamais tout à fait un élément négatif ou extérieur. C'est une divinité noire, bien sûr, mais compagne de la vie quoti- dienne des paysans. » René de Ceccatty, Le Monde

  • Denise s'est entichée de Paul, le narrateur. C'en était gênant au début. Alors, malgré ses habitudes volontiers casanières, son peu d'allant, il n'a pas refusé. Ensemble, ils ont passé un an dans son appartement parisien, une année de routine sans tellement se divertir. Lui, le matin, se rend à son bureau quand elle ne sort pas, car Denise est un chien, de bonne taille, un Bouvier bernois, une femelle, ancienne élève de l'école des chiens d'aveugles, un cancre recalé pour sa couardise urbaine.
    Quarante-trois kilos à la pesée, le paleron vigoureux, un doux molosse aux yeux d'éponge capables d'étancher l'estime et la rancune des hommes, des yeux d'un kilo chaque. Jeune de quatre ans, « elle avait de faux airs avec Bakounine ».

    Entre eux, l'ordinaire des sempiternelles vadrouilles urbaines se limite à trois sorties quotidiennes dans une géographie relevant plus du pâté que du quartier, un pâté autour duquel ils tournent ensemble, sans varier, des flâneries au carré. Elle s'en contente, en bête, la langue souriante, le croupion au roulis, ses cuissots qui ressemblent tellement aux contours de l'Afrique. Un an de la sorte, Paul s'en fait une peine, tellement que, pour quatre jours, lui et la chienne s'offrent une escapade sur les pentes du Ventoux. Denise au Ventoux.

    Avec une connaissance particulière des lieux, Michel Jullien restitue ce que sera l'échappée sur les chemins du mont, depuis les villages de la vallée du Toulourenc jusqu'au sommet par des successions de pierriers mouchetant le versant nord, par les bois, par les sentes secondaires chargées d'odeurs et de présences animales avec, à de brefs instants, des fenêtres panoramiques découvrant le Vaucluse et la Drôme provençale. Les voici à la cime, sur le mont Chauve, retardant l'heure, Denise indifférente à tant d'espace, au décor, pas plus réjouie ici qu'ailleurs, n'importe où à moins qu'on fût ensemble.
    Mais que s'est-il passé à la descente entre Denise et son maître sur les gradins du grand Ventoux ? Subitement les voici face à face, comme jamais, rassemblés dans une calme éternité.

    Le chien s'est fait sa place dans la littérature, d'Homère à Jack London, de Romain Gary à Roger Grenier.
    Comment s'y inscrire sans que jamais la notion d'antropomorphisme n'y soit ou que le mot de fidélité soit donné en partage ?

  • Dans nos langues

    Dominique Sigaud

    • Verdier
    • 1 Février 2018

    « Il y a devant moi un jour, enfant, la porte d'une maison où j'accompagne ma mère. Ce que j'étais jusque-là est en entier devant. Pour tenter de dire ce qu'est ma langue, c'est le seul début. Elle est ce qui me fut en quelque sorte accordé ce jour-là. » Telle est l'image fondatrice, la fracture qui inaugure le parcours d'une vie où la narratrice évoque cette tentative jamais achevée d'un arra- chement à tous les déterminismes qui nous privent de parler une langue à soi.
    Nous nous heurtons avec elle aux butées insur- montables mais toujours rivées à un amour premier de la lettre, traversons les tensions inté- rieures alimentées par des expériences erratiques et diverses qui nous mènent de l'échappée des années soixante aux terres tragiques du Liban et du Rwanda, en passant par des moments d'émerveillement devant l'enfant surpris à s'es- sayer à la musique du langage.
    L'auteur Dominique Sigaud, journaliste, écrivain, est l'auteur d'une dizaine de romans, récits, essais, romans policiers.

  • La terrasse est celle d'un café, l'Excelsior, où nous nous retrouvions tous les soirs. Quinze ans, c'était notre âge. L'Algérie était encore colonie française mais la guerre, sous le pseu- donyme de « pacification », entrait en scène, tuant et brûlant tout, à commencer par le rêve d'Albert Camus d'une union libre entre Algériens et Européens. La première action de masse du FLN a lieu le 25 août 1955 à Philippeville, où je suis né. La ville basse est envahie par les habitants des hauteurs, Arabes et Berbères, encadrés par quelques militants FLN et armés de faux, faucilles, pioches, haches ; rares sont les fusils. Plus de cent Euro- péens sont tués. La répression, menée par le capitaine Aussaresses, est terrible : les mitrail- leuses abattent sans juge ni procès des milliers de prisonniers dans le stade de la ville. Toutes choses que je n'ai apprises qu'après, après-coup.
    J'étais à la plage à Stora, 3 km de Philippeville.
    On ignorait qu'une guerre était naissante. La radio, le journal parlaient de rebelles. Mes copains pieds-noirs, les habitués de l'Excel- sior, aveugles et sourds tout comme moi. On ne voulait pas savoir. Règne du déni. La mer à Stora était si belle, et les filles. On était dans l'ivresse de vivre, tant pis si tout était faux en Algérie coloniale.

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  • Un jour, on entre en Étrange pays, un pays où les jours sont hantés par les nuits - nuits de bloc opéra- toire, nuits où l'on taille dans la chair, ampute le corps, où l'on transpire la peur. Un jour, on entre en Étrange pays et tout se met à trembler.
    Alors on prend refuge dans une lumière, un sourire, un insecte qui déplie ses pattes, une bogue de châtaigne posée sur la table. Dans l'Étrange pays, l'ombre irradie au coeur de la lumière, la mort palpite dans la vie. On réap- prend le souffle du vent, la caresse de la lumière sur les herbes, l'infinie tendresse.
    Un jour, on entre en Étrange pays et l'on marche, funambule, sur une frontière fragile, on marche dans les campagnes et dans les villes étrangères pour s'assurer : le monde est là, mon coeur.
    Colette Mazabrard est née en 1964. Elle enseigne les lettres dans un lycée toulousain.

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  • Jean-Michel Mariou s'est fait embaucher, pendant trois saisons, comme chauffeur de la cuadrilla du jeune torero Juan Leal. Il a conduit les hommes de lumières sur la route des toros, en Espagne et en France. De la routine des entraî- nements aux triomphes des grandes férias, des drames de l'arène à la fraternité du quotidien, c'est un regard singulier qu'il propose sur ce monde secret, mystérieux.
    Car la tauromachie est d'abord un voyage. Il faut, pour qu'une corrida puisse se donner, que le torero, le spectateur et le toro se rejoignent dans une arène. En train, en avion, en bateau, en camion ou dans les mythiques coches de cuadrilla. Commence alors un autre voyage, plus énigmatique, plus périlleux : il faut accepter de sortir de soi pour recevoir cette nouvelle vie qui vous bouscule. Accepter de se mettre en danger. Quitter la vie courante pour un autre monde, plus exigeant, qui vous amène à réfléchir à votre propre destin, et à la façon dont vous l'engagez.

  • « J'ai peur de mourir, avais-je dit. Son visage avait changé. Je parlais très bas. Il était très attentif et je savais à sa manière de regarder qu'il comprenait, qu'il comprenait vraiment.
    Il me donna un petit coup amical sur l'épaule, et souffla : Mais non, voyons. Puis il me caressa la tête. Je respirai profondément, je tâchai de cesser de pleurer. » La Voix écrite retrace un cheminement entre médecine et écriture, qu'accompagne l'amitié d'un vieil homme. Une cartographie intime qui n'est pas sans rappeler les récits autobiographiques des auteurs spirituels.

    Interrogeant le rôle possible de la littérature dans les temps incertains, ce récit sonde ce qui y résiste et nous soutient, et suit les tâtonnements d'une subjectivité mouvante, sans frontière, que les mots savent si bien façonner et éroder en même temps.

    Après un triptyque sur l'expérience de la maladie (Dans la vallée des larmes, Soigner et Se survivre), Patrick Autréaux a publié un roman, Les Irréguliers et une oeuvre de théâtre, Le grand vivant.

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  • Des instants montent du passé comme des bulles, à la rencontre des phrases qui les rendent toujours présents et visitables.
    Ainsi se compose une autobiographie fragmentaire sans légende ni récit du moi.
    Elle est faite de lumières, d'intuitions enfantines et d'étonnements sensibles. C'est aussi une brassée d'images aiguës et souvent ironiques, où se donnent à voir une enfance des années cinquante aimantée par la littérature, des rêves d'errance soixante-huitards, les surprises d'une vie dans la parole et la force du monde tel qu'il est, de Ploesti à Nawalgar ou de Cluj à Shangaï.

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  • Voyages en Amérique

    Henry James

    Henry James n'a que vingt-sept ans lorsqu'il rédige ces Voyages en Amériques, mais il s'y révèle déjà un observateur infatigable de l'Amérique et des Américains.
    Témoin attentif, à la fois fervent et distancié, il annonce certains des narrateurs de ses plus célèbres romans. En visite sur les lacs du. Vermont ou près des chutes du Niagara, dans les stations à la mode comme Newport ou Saratoga, il décrit une nature sauvage, encore riche et grandiose, ou évoque en ombre contrastée l'atmosphère de ces lieux mondains où se rassemblent les gens bien nés. S'il se définit comme un " touriste sentimental ", c'est pour nous offrir un des derniers exemples de voyage " romantique ", avant que les touristes modernes n'aient pris d'assaut les sites historiques.
    Mais l'écrivain est déjà aux aguets, recueillant décors et types humains qui composent une vaste pépinière de lieux et de personnages pour ses futurs romans. Certains lecteurs assidus de James aimeront ces Voyages en Amérique pour ce qu'ils annoncent de l'écrivain futur, les autres se laisseront toucher par ces paysages intériorisés ou ces scènes de genre peintes en touches subtiles, même si l'ironie n'est jamais bien loin.
    Ecrits pour l'hebdomadaire américain The Nation, ces textes sont ici publiés pour la première fois en français.

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