Lanterne Magique

  • On escalade cette pente par une route ; à chaque instant coupée de rochers, qui se déroule en mille replis, qui rase souvent le bord d'effrayants précipices, et que l'on ne traverserait pas quelquefois sans péril si l'on n'était protégé par l'adresse miraculeuse des mules d'Abyssinie. On monte jusqu'à Métatite par de véritables gradins ; chaque coteau que l'on gravit se couronne d'un petit plateau, dominé lui-même par une colline supérieure. On avance à travers des sentiers embaumés, bordés de haies de jasmin toujours en fleur ; à chaque pas, des ruisseaux rapides emportent bruyamment devant vous les belles eaux des montagnes, que les accidents du terrain brisent en petites cascades. Partout, aux flancs et au sommet des collines, une culture soignée entretient une somptueuse végétation. Sur les pentes, de vertes oasis sont enchâssées au milieu des roches ; dans les plateaux, les cultures s'étendent en grands carrés symétriques divisés par des haies vives. A cette époque de l'année, tout était vert encore : le blé, le thèfle, les fèves, les pois, le coton. Les champs de dourah pâlissaient déjà cependant ; à l'approche de la maturité, les hautes tiges, au milieu desquelles l'homme le plus grand aurait disparu, s'inclinaient légèrement sous leur tête ; le vent y faisait courir, aux reflets du soleil, des vagues argentées, au-dessus desquelles des troupes de cardinaux, aux plumes écarlates, tachetées de bleu ou de noir, voltigeaient comme de petits nuages de flamme.

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  • Le Roi d'Éthiopie étant tombé malade d'une maladie à laquelle il ne trouvait aucun soulagement, et n'ayant trouvé aucun médecin dans tout son Empire qui put le guérir non plus qu'un des Princes ses enfants qui était très incommodé, il envoya une personne de sa part au Caire, capitale de l'Égypte, pour y chercher un médecin. L'envoyé de ce Prince arriva au Caire et y tomba malade. On m'appela chez lui pour le traiter, et je fus assez heureux pour le guérir dans l'espace de quinze jours. Sur l'espérance qu'avait cet envoyé de mes remèdes, il voulut m'engager de passer en Éthiopie avec lui pour travailler à la guérison de son Roi. Il montra les ordres qu'il avait pour chercher un médecin expérimenté et habile. Je ne voulus pas m'engager sans avoir consulté auparavant Monsieur de Maillet, Consul pour Sa Majesté très chrétienne au grand Caire, et, après plusieurs conférences, la résolution fut prise que je quitterais un fort bon établissement que j'avais au Caire depuis sept ans, et mon crédit auprès des autres puissances d'Égypte que je visitais pendant leurs maladies, et dont j'étais fort bien reçu, et que je partirais avec cet envoyé nommé Agialy et le Père Charles-François-Xavier de Brévedent, Jésuite, homme d'une vertu très exemplaire, plein de zèle et très savant, possédant bien l'arabe, et ayant étudié l'éthiopien, savant dans la théologie et les mathématiques et qui avait été dix ans dans leurs missions de Syrie, dans la vue de passer dans l'Abyssinie. On convint que ce Jésuite, travesti en séculier afin de passer plus librement sur la route, serait regardé comme une personne qui m'appartiendrait, que le soin de ce Père serait aussi d'examiner l'état de la Religion en Éthiopie où, depuis quatre-vingts ans, aucun Européen n'avait pu pénétrer, qu'il me servirait d'interprète, et m'aiderait dans la médecine dont il avait assez de connaissance. Je partis avec eux du grand Caire, non pas sans beaucoup de peine, le dixième de juin 1698.

    Relation inédite du voyage d'Éthiopie de Jacques-Charles Poncet, d'après le manuscrit H 98 de la Bibliothèque Universitaire de Médecine de Montpellier.
    Dany Savelli

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