Fario

  • Entre les écrits du délire, témoignages de la souffrance et de l'épouvante, et les égarements passagers des hommes raisonnables, on aimerait que subsiste une frontière. Ces « textes sans sépulture », recueillis dans des revues médicales de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe, montrent qu'il n'en est rien et qu'il faut renoncer à toute limite rassurante.
    Si leur lecture ne laisse jamais oublier le combat avec les monstres du corps et de l'esprit, ils restent souvent d'une beauté sidérante. Cette beauté, comme l'anonymat de leurs auteurs, indubitablement, dérange.
    Ils possèdent sans conteste une qualité littéraire sans qu'on puisse précisément dire de quel art de ou de quelle transgression ils procèdent. Mais n'est-ce pas là le trait premier de toute écriture qui vaille ?
    La plupart des écrits rassemblés ici proviennent d'observations psychiatriques publiées entre 1850 et 1930. Ces deux dates ne sont pas indifférentes. La première correspond au début de l'intérêt des cliniciens pour ce qu'ils nomment, en consignant ses discours, « la folie raisonnante », la seconde marque la fin des observations précises incluant, lorsqu'ils existent, les écrits des patients eux-mêmes.
    Ces textes se passent de tout commentaire. Ils sont ici livrés tels quels et ne sont accompagnés ni d'une anamnèse ni d'une description nosologique de leurs auteurs. Pas davantage d'une analyse qui risquerait, au demeurant, d'être une explication tronquée, injuste et arbitraire.

  • François est le prénom d'un frère imaginaire. Un frère aîné, dont la présence tutélaire aurait permis à Pierre Bergounioux de recoudre les lambeaux épars d'une insondable origine. François est celui qui aurait su. Qui aurait été le témoin des derniers feux d'une histoire familiale déchiquetée par les deux guerres qui se sont succédées dans la première moitié du vingtième siècle.
    Si les accidents géologiques, et géographiques, disposent sans ménagements de l'âme des êtres auxquels ils ont échu, ces opérations ne s'accomplissent que dans le temps, celui de l'histoire collective. Pour comprendre l'absence au monde d'un père, prendre la mesure de sa mélancolie, il a manqué à Pierre Bergounioux les quelques repères qui lui auraient permis de retisser les liens, de saisir le double enfermement où il a, dès l'abord, résidé : celui d'une province enclavée, sans réel contact avec les confins radieux des plateaux calcaires et ensoleillés du Quercy, entraperçus au sud du Limousin, d'une part, celui du mutisme radical d'un paternel que la présence d'un fils n'a jamais pu ranimer, d'autre part. C'est donc dans les limbes que ce livre profond et émouvant se faufile, à travers les linéaments d'une ascendance tenue comme au secret et qu'il lui a fallu reconstituer à partir de quelques fragments minuscules pour continuer à vivre, à penser, à s'émouvoir, à la suite d'un homme qui y avait renoncé.

  • L'écriture intime, voire secrète, sans projet éditorial, exerce une fascination étrange lorsqu'il est donné, par hasard, à l'éditeur puis au lecteur d'y accéder : fascination tendue entre exhumation impudique et sentiment d'épiphanie.
    Deux carnets et quelques feuillets détachés, écrits à la fin des années soixante ou au début des années soixante-dix et récemment ouverts par des proches, sont la source du livre que nous publions aujourd'hui.
    De leur auteur, Madeleine Barthes, nous ne saurons rien ou presque, nous n'avons rien à savoir. Née en 1924, disparue en1977, son adolescence fut marquée par la guerre. Elle exerça un temps, à la libération, comme professeur de lettres et d'histoire dans une institution pour jeunes filles, Le Refuge, puis plus tard dans « le ghetto des C.E.T. ». Mais c'est bien des années après que ces notes furent conçues, comme arrachées soigneusement, par fragments, par bribes, à l'obscurité de la mémoire. Elles sont ici recueillies et classées, si l'on peut dire, en quatre parties intitulées successivement : Les Choses. Les noms des lieux - Les saisons secrètes - Le Refuge - Notes d'un voyage en Sicile.
    À peine d'histoire dans ces pages, seul l'éclair d'une date ou d'un portrait parfois donne un repère, suggère une situation collective. De rares événements saillants n'articulent pas vraiment un récit. Non, ce qui afflue ici, on le comprend à la lecture, vient, pêle-mêle, tout autant de l'enfance que de la vie d'une jeune adulte, et il s'agit au fond de l'apparition d'un monde. Visions, sensations, parfums, lumières, silhouettes.
    Dans une simplicité et une pureté de transcription qui donnent sans doute toute leur valeur à ces pages. On parlerait volontiers ici d'écriture pauvre, si l'on veut bien considérer cette pauvreté comme un luxe et une rigueur. Elle confère à ces lignes éparses une dignité qui serait celle de la poésie.
    Mais ce qui ajoute aussi une lueur inquiète à la discrète aura miraculeuse de ces pages, c'est le fait que le paysage d'âme et de monde qu'elles découvrent a disparu, on le sent, irrémédiablement : ruelles désoeuvrées, jardins solitaires, joies et énigmes de la lumière, des fleurs, des visages. Gestes et métiers intelligibles. Coulées de temps imprécis, flottant sur des horizons familiers. Instants figés, parenthèses dans le coeur et dans le ciel où vibrent encore des chants d'oiseaux.

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  • De la gare de départ, la station Quartier-Léopold, il ne reste aujourd'hui qu'une façade. Depuis Bruxelles on était acheminé par le fer jusqu'au Grand-Duché de Luxembourg via Namur. Les entrepreneurs anglais qui construisirent cette ligne, la 162, au mitan du dix-neuvième siècle, prévoyaient de la prolonger jusqu'aux Indes. Mais il est arrivé aux partisans de l'expansion infinie que la vitesse et les changements qu'ils fomentaient leur ont été pour ainsi dire retournés, et que les prodiges annoncés sont devenus inutiles et désuets, sur fond de dépérissement. Ainsi de la poignée de gares - et avec elles l'ombre portée de villes ou de quartiers dans l'ambiance d'une vie qui allait encore en avant - où ne subsistent des furieux espoirs de la première Révolution industrielle que des amas métalliques aux tons de rouille, des panneaux à peine lisibles, des brouillards inhabités qu'on dirait faits pour nuancer le chagrin qu'on en a. Un peu plus d'une vingtaine de ces stations (c'est plus qu'il n'en faut à une Passion) que Patrick McGuinness a traversées des centaines de fois depuis sa jeunesse : la figure s'en révèle, à chaque fois en un poème, comme la source affleurant d'une profonde nappe de la mémoire, la sienne aussi bien que celle des générations qui l'y ont conduit.
    Ainsi : [.] « Un moment parmi les ombres, sous les néons, Gare de Léopoldville, et nous voilà de nouveau en Belgique, péniche glissant sur des eaux rougies par le sang et piquetées de diamants. » * Quel autre traducteur que Gilles Ortlieb, familier des lieux, des noms et des petits vertiges ferroviaires associés à ce coin d'Europe, ces vers pouvaient-ils attendre ?

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