• Des émeutes urbaines aux occupations illégales, des Gilets jaunes au sabotage de radars routiers ou de caméras de vidéosurveillance, en passant par les soulèvements à l'étranger contre des régimes autoritaires, il arrive très régulièrement que des cas d'actions politiques directes de femmes et d'hommes appartenant aux classes populaires ou moyennes soient propulsés à la « Une » des médias. C'est de certaines de ces « résistances populaires » dont il sera question dans ce numéro sans qu'il s'agisse d'en proposer un commentaire à chaud. Là où les gouvernants, à travers leurs réformes de la recherche et de l'enseignement supérieur et les appels d'offres qu'ils multiplient sur la dernière « crise » du moment, tendent à enfermer les sciences sociales dans une « réactivité » qui les rend prisonnières d'objets, de problématiques et d'une temporalité définies dans le monde journalistico-politique, ce dossier met plutôt en évidence les résistances que ces mouvements opposent à celles et ceux qui veulent les penser dans l'urgence. Loin d'être une question simple, les « résistances populaires » engagent quelques-unes des questions les plus classiques et les plus difficiles des sciences sociales, comme celle du sens de la domination donc de sa légitimité ou de la constitution des systèmes de dispositions.
    À ce titre, la pensée duale qui oppose consentement et résistance, obéissance et subversion constitue un obstacle à la compréhension de la perpétuation de la domination car l'ambivalence est au coeur des processus de socialisation politique...

  • Ce qui se joue et ceux qui jouent dans les espaces internationaux bénéficient en général d'une faible visibilité et d'un éloignement relatif à l'égard des formes institutionnalisées de démocratie représentative (élection, publicité, pluralisme) et sociale (manifestations, pétitions, négociations syndicales, mouvements de défense des droits, participation). Les actions qui s'y mènent n'en sont pas moins sensibles aux mobilisations qui les visent parfois directement en enclenchant, ou en s'adossant à, une logique de « crises », de « scandales » ou d'« affaires » (altermondialisme, mouvements écologistes, intellectuels, ONG, think tanks, lanceurs d'alerte). Cette critique externe issue de la « société civile » (désignation indigène) peut s'y trouver intégrée, tolérée, reconnue ; parfois le temps d'un café [voir encadré « Pause-café à l'OCDE », ci-contre].
    L'analyse sociologique a des implications évidentes au plan du débat démocratique et scientifique puisqu'elle ouvre à d'autres vents ces espaces confinés, identifie les acteurs, leurs trajectoires, leurs arguments et cadres de pensées, les observe en actes, au travail, évalue le poids des vérités avancées et leur mode de constitution, et les place qu'on le veuille ou non - et ce qui ne manque pas d'ironie pour ceux qui n'ont en général pas leur pareil pour l'exiger désormais des chômeurs ou des retraités - devant leur « responsabilité » politique et sociale. Déployer ou affiner la description sociologique autorise aussi à déverrouiller une histoire économique célébrée comme inéluctable ou nécessaire, à (se) saisir des éléments de critiques internes et à réarmer une critique publique.

  • Si la seconde moitié du xxe siècle a été marquée par un effacement progressif de la figure du domestique, l'accroissement récent des inégalités s'accompagne d'un renouveau des services directs aux individus les plus riches : personnel de maison qualifié, professionnels de l'hospitality de luxe, coaches et professeurs particuliers, etc. La démultiplication des services aux plus fortunés ? qui passent par la personnalisation de la relation, l'exclusivité des espaces, le traitement « sur mesure » ? engage une proximité physique souvent affranchie des cadres collectifs permettant l'exercice d'une régulation institutionnelle. Elle met en rapport des élites économiques et des classes moyennes, souvent blanches et qualifiées, dont les compétences sociales et l'ethos corporel sont appréciés.
    Ainsi, alors que la sociologie contemporaine du care et des migrations s'est largement intéressée au personnel de service subalterne, féminin et racisé (aides à domicile, auxiliaires de vie), ce dossier propose de considérer d'autres formes de subordination directe entre les fractions moyennes et dominantes de l'espace social. Quelles sont les conditions d'accès à ces professions certes subalternes, mais parfois prestigieuses et très rémunératrices ? Quelles expériences de la domination entraînent-elles et quels registres d'interaction mobilisent-elles ? Dans quels cas ces situations de domination rapprochée font-elles l'objet d'une politisation, voire d'une contestation ?

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  • Que se passe-t-il quand la recherche s'arrête ? Ou plutôt que se passerait-il si la recherche, et sa publication dans les revues, s'arrêtaient ? C'est cette hypothèse que plus de 100 revues ont voulu poser sur la table en se déclarant en grève et/ou en lutte, contre la réforme des retraites et contre la loi de programmation pluriannuelle de la recherche. Depuis le 8 janvier 2020, Actes de la recherche en sciences sociales, en grève, a suspendu son processus de production habituel, notamment l'évaluation des articles et la préparation puis la publication des numéros en cours. Cet arrêt a permis de rejoindre des mouvements interprofessionnels, de participer aux actions dans nos universités et laboratoires, et de contribuer activement à la mobilisation des revues et aux réflexions qui en ont émergé.
    À la place, nous proposons aux lectrices et aux lecteurs un numéro inhabituel, inédit même. Par sa forme et par son contenu, il donne à voir ce qu'entraînerait la poursuite du démantèlement, toujours plus brutal, du système public de recherche, et en son sein de l'infrastructure qui permet aux comités et aux secrétariats de rédaction de se réunir, de discuter, de travailler, et aux autrices et auteurs de diffuser leurs recherches. Nous proposons à tout le monde de s'approprier ce numéro, et de se joindre aux réflexions, aux actions, et aux rencontres que suscite cette mobilisation jamais vue des revues scientifiques.

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  • Des « Blancs honoraires » ? Les trajectoires sociales des Portugais et de leurs descendants en France.
    Margot Delon.

    Une cause perdue. Une sociologie du désenchantement politique et des coûts de l'engagement militant.
    Joseph Hivert.

    L'usage du monde. Hiérarchie nationale et stratégies d'internationalisation des grandes écoles d'ingénieurs.
    Adrien Delespierre.

    Enfiler les gants de la respectabilité. Accumulation et usages du capital culturel dans les quartiers populaires (France/États-Unis).
    Akim Oualhaci.

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  • Depuis la fin de l'année 2010, les bouleversements politiques et sociaux dans le monde arabe sont au centre de toutes les attentions et notamment de l'attention académique. Les chercheurs en sciences sociales n'entendent pas se laisser dicter leurs objets par l'actualité mais refusent dans le même temps de démissionner devant les faits ou de s'emmurer dans leur tour d'ivoire, feignant d'ignorer la gravité du monde qui les entoure et l'urgence d'une pensée construite et contrôlée.
    C'est à cet exercice délicat que se sont livrés les auteurs de ce dossier, sans cesse pris dans une forme d'injonction paradoxale : prendre de la distance avec l'événement historique et saisir son épaisseur sociale dans toute sa matérialité, réfuter les explications causales macrosociologiques et prendre au sérieux les revendications et les répertoires d'action des protestataires, résister au diktat de l'instant et de l'accélération de l'histoire et réinscrire les pratiques et les discours dans leur terreau sociologique et historique.
    L'objectif n'est pas de proposer une nouvelle interprétation des événements qui ont bouleversé la région mais bien plutôt de comprendre, au moyen d'enquêtes de terrain de longue haleine, comment ceux-ci ont bousculé les structures sociales et politiques des pays concernés et de quelles façons cette histoire courte est à réintégrer au sein des mutations sociales plus larges qu'ont connues ces sociétés.
    Fondés sur un travail empirique inédit, les six articles étudient ainsi les conséquences du déclassement des chômeurs diplômés tunisiens sur leurs dispositions à se mobiliser (Pierre Blavier), la recomposition du capital social des insurgés dans le cas syrien (Gilles Dorronsoro et al.), l'impossibilité du soulèvement dans le cas algérien (Layla Baamara), le rôle de groupes professionnels comme les avocats dans la révolution tunisienne (Eric Gobe), les voies de la reconversion politique des Frères musulmans égyptiens entre 2005 et 2012 (Marie Vannetzel) et les modalités du passage d'une situation révolutionnaire à un résultat révolutionnaire dans le contexte tunisien (Choukri Hmed).

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  • Alors qu'au cours des années 2010, l'urgence humanitaire de la « crise des réfugié·e·s » a durablement installé une image misérabiliste de la migration internationale dans l'opinion publique, ce numéro prend le parti de s'intéresser aux ressources des migrant·e·s. En abordant la question de l'accumulation et de la gestion du capital social dans les carrières et stratégies migratoires, il entend dresser un portrait plus divers et plus réaliste des existences migrantes et éviter ainsi de forger une représentation monolithique des mobilités. Sans oublier les vulnérabilités qui président à nombre de déplacements internationaux, il insiste sur les inégalités à l'oeuvre parmi les acteurs et actrices de ces mobilités. Décédé il y a tout juste vingt ans, Abdelmalek Sayad a défendu la nécessité pour les recherches sur les migrations internationales de considérer les immigré·e·s comme des émigré·e·s, pointant ainsi la pluralité des espaces de référence des migrant·e·s. Ce conseil n'est jamais aussi pertinent que pour penser la relation entre migration et accumulation de ressources : contrairement à ce que voudrait le mythe de l'invasion, les projets migratoires ne se pensent presque jamais comme des fins en soi et posent très majoritairement la migration comme un moyen de maintenir ou d'améliorer son statut social et celui de sa famille non dans le pays « d'accueil », mais bien dans le pays d'origine.
    L'attention portée au réseau de relations des migrant·e·s - à la fois local et transnational - a permis à la sociologie des migrations de rompre peu à peu avec une explication des déplacements en termes de choix individuels, en soulignant le rôle des conditions collectives de possibilité des départs.

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  • Ce dossier présente les résultats de recherches récentes portant sur la construction sociale de la finance par les institutions publiques après la crise financière de 2008. Il s'inscrit ainsi dans le domaine de recherche qui, au carrefour de l'économie régulationniste, de la sociologie économique et des études sociales de finance, renouvelle depuis le début des années 2000, une approche institutionnaliste des activités financières. Opposée à l'idée d'une autonomisation de l'économique, cette approche souligne les médiations sociales et notamment institutionnelles qui sous-tendent la circulation, l'allocation et l'accumulation du capital au cours du temps. Ces travaux décrivent la centralité des processus d'institution et de réglementation de l'économie dans la structuration de la finance contemporaine. Le rôle de l'État fait l'objet d'une attention particulière.
    Les articles proposés s'inscrivent dans des disciplines scientifiques diverses (sociologie, science politique, économie) et se concentrent sur des acteurs financiers multiples, qu'il s'agisse des banques centrales, des acteurs des marchés monétaires, des fonds d'investissement, des institutions financières d'aide au développement ou encore du secteur financier dans son ensemble. Ils ont comme objectif commun de saisir la manière dont la finance contemporaine, en apparence déréglementée, est cependant le produit d'une construction institutionnelle de long terme.

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  • Ce numéro entend questionner les différentes logiques à l'ouvre dans les processus d'évaluation des sportifs. Loin d'être un espace qui évaluerait et classerait des performances purement « sportives », l'univers des sports, tout particulièrement celui du sport spectacle, fait l'objet d'enjeux croissants et multiples. Les articles s'attachent ainsi à montrer les différents ressorts sociaux des logiques économiques, politiques ou encore professionnelles relatives à la production et à la diffusion permanente des évaluations sportives (classements, titres, notes, etc.), en les situant dans les transformations historiques des économies du sport spectacle du début du XXe siècle à aujourd'hui. En s'appuyant sur des exemples très différenciés (la boxe anglaise, le football et le cyclisme professionnels, la course à pied, etc.), il s'agit d'analyser la concurrence entre les institutions et les agents sociaux de plus en plus nombreux (sportifs, entraîneurs, organisateurs de spectacle, fédérations, sponsors, journalistes, médecins, etc.) qui participent à ces luttes, permettant ainsi d'éclairer des processus d'évaluation également à l'ouvre dans d'autres univers sociaux. Les auteurs du numéro restituent concrètement, à travers des enquêtes de terrain, les conditions sociales et historiques des performances dites « sportives ».

    Dossier coordonné par Dominique Marchetti, Frédéric Rasera, Manuel Schotté et Karim Souanef.

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  • Dans de nombreux pays, l'égalité des sexes est devenue, notamment sous l'impulsion des mouvements féministes, une cause endossée par des acteurs et actrices au sein d'institutions variées (administrations, partis politiques, syndicats, entreprises, ONG, etc.). Cette institutionnalisation de la cause des femmes est au coeur de ce dossier, qui s'intéresse tant aux processus par lesquels des institutions s'emparent de cette cause qu'aux effets de cette institutionnalisation.
    En rompant avec une perspective qui pose a priori une rupture entre militantisme et institutions et en s'appuyant sur des études empiriques dans différents contextes nationaux (France, Inde, Égypte), il s'agit d'abord de repenser la question de la dépolitisation à partir d'une analyse des conditions historiques et sociales d'émergence et de diffusion de la cause des femmes dans différents sites institutionnels et pays. En outre, l'attention portée aux propriétés sociales des actrices et acteurs, ainsi qu'aux contraintes institutionnelles pesant sur elles/eux, permet de mettre en évidence les effets ambivalents de ces processus : la définition-même de la cause des femmes est l'objet de renégociations pouvant affecter son contenu et sa diffusion au sein des institutions demeure toujours fragile et réversible.

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  • Le concept de champ a été conçu avant tout comme un outil de construction d'objet. Il pose la question de savoir sous quelles conditions on est autorisé à autonomiser méthodologiquement un espace social, considéré à la fois comme un espace relationnel de positions et un espace de possibles. Un espace relativement autonome, c'est-à-dire caractérisé par l'illusio partagé par un groupe d'agents plus ou moins spécialisés et l'existence d'instances et d'un capital spécifiques, est la définition minimale d'un champ. On réservera le terme d'espace (au sens d'espace géométrique) à des ensembles structurés par un système de relations objectives qui sont moins autonomisées par rapport à la structure de l'espace social, ou qui se situent à l'intersection de plusieurs champs. Se pose la question des frontières géographiques de ces espaces ou de ces champs, et celle de leur localisation concrètes, laquelle invite à déterminer des échelles ou des niveaux d'observation.

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  • Le temps n'est plus, s'il l'a jamais été, un objet délaissé par les sciences sociales. Pourtant, les approches cumulent bien souvent des limites dommageables : l'abstraction du propos tenu, l'homogénéisation des cultures temporelles à l'échelle d'une société, ou encore l'omission des rapports qu'il entretient avec le pouvoir. C'est à ces trois limites que ce dossier entend s'attaquer.
    Il propose en effet des études empiriques du temps, qui se saisissent des instruments les plus matériels pour l'objectiver : agendas, plannings, emplois du temps, calendriers, montres et horloges, fréquence, durée, etc. Les articles réunis donnent à voir des manières variées de construire sociologiquement cet objet : de la socialisation temporelle de jeunes enfants, aux temps de loisir des classes supérieures ; de la temporalité d'une institution politique au contrôle du temps des personnes durablement éloignées de l'emploi et des études ; en passant par une analyse de la fréquence et de la durée des interactions entre membres de deux groupes professionnels, ou encore de l'attente qu'un État fait subir à ses administrés les plus pauvres.
    Le dossier met de plus en lumière la diversité sociale des usages du temps et l'existence d'un espace social des rapports au temps, ainsi que les processus d'incorporation de ces rapports au temps socialement situés.
    Enfin, il souligne les liens entre temps et pouvoir, faisant apparaître le registre ou la dimension temporelle des rapports de domination, mais aussi les dimensions symboliques associées aux attitudes et dispositions temporelles, et le caractère légitime ou illégitime des différents rapports au temps.

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  • Le poids des corps inquiète. Parfois, ce sont des mannequins dont l'extrême maigreur suscite l'indignation. Plus souvent, c'est l'obésité que l'on présente comme une « épidémie » et à laquelle on associe nombre de pathologies (entre autres cardiovasculaires).

    Ce numéro d'Actes de la recherche en sciences sociales soumet à la critique sociologique l'obsession de l'équilibre pondéral et l'injonction au corps fin et musclé. Dans des sociétés où l'image que l'on renvoie de soi dépend pour une large part d'attributs corporels, le poids mobilise médecins, nutritionnistes, journalistes et essayistes. Il fait l'objet de politiques publiques de la part des États et des organisations internationales. L'idéologie de la minceur règne. Elle provoque haine de soi et des autres. Elle discrimine à l'école ou au travail. Entre désir de conformité à la « normalité » et crainte du regard des autres, beaucoup vivent leur différence avec un sentiment de culpabilité. Pourtant, la sociologie montre que les corps ne sont pas neutres socialement. Les dénonciateurs de l'embonpoint visent plus particulièrement les femmes et les classes populaires. Inversement, ils promeuvent un corps qui suppose des soins, une alimentation et un entretien que tout le monde ne peut s'offrir. Véritables marqueurs sociaux, les corps échappent en partie au contrôle des volontés individuelles. Ils enregistrent l'inégale distribution des ressources économiques et culturelles et contribuent ainsi au maintien de l'ordre social en stigmatisant ceux que l'on rend coupables de ne pas se soumettre à la norme dominante.

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