Michel Brule

  • Extrait
    Chapitre 1
    Elle avait rêvé d'Haïti, une fois encore. Images violentes, hachurées, comme celles prises par une caméra amateur, vues fragmentées d'un immeuble aux pierres claires, ses murs anéantis se découpant avec une netteté irréelle contre l'obscurité.
    Des bribes de sons aussi, diffuses, de cris, de halètements dont elle ne savait s'ils émanaient de son corps endormi ou du songe. Et puis les vibrations, les sursauts irréguliers comme ceux d'un coeur mourant, écrasant des bruits sourds, ceux des pleurs d'enfants surtout.
    Dans son sommeil en pointillé, Elsa croyait sentir la poussière de l'asphalte atomisé. Elle se retourna plusieurs fois, cherchant l'air, comme un nageur immergé dans une eau empoisonnée, mais le sommeil la gardait prisonnière. Ce n'est que lorsque la touffe de cheveux dorés lui apparut qu'elle eut un sursaut assez fort pour s'arracher aux limbes. La mèche, et puis la main, à peine perceptible dans les décombres. Petite paume, plus blanche encore que la pierre meurtrie autour, délicate, un peu ridée. Cette main, toujours elle, qui ne lui laissait pas de repos !
    Un soleil blême qui portait la couleur de janvier avait envahi la chambre de la dormeuse tourmentée. Le coeur battant, Elsa retrouva son souffle, reprit pied, se raccrocha à la rassurante réalité de son logis. Les draps humides témoignaient de la bataille que la jeune femme avait livrée contre les ténèbres.
    - Bof ! Bof ! Arrête ! 
    Brisant l'angoisse de cet éveil brutal, un gros golden retriever au pelage doré et à l'oeil alerte avait sauté sur le lit, et entrepris de laver sa maîtresse des affres de la nuit, à grands coups de langue passés sur le fin visage, dans la tignasse brune et ondulée, et jusque dans le cou, pour les chatouilles.
    - Bof ! 
    Bourrue d'abord, la dormeuse finit par rire aux ardeurs de son gros toutou, puis se mit à chahuter avec lui, le roulant sur le lit, grattant son bedon duveteux, le poussant d'une bonne bourrade pour le faire tomber du lit, au plus grand plaisir du chien, qui se mit à japper frénétiquement.
    - Grand nigaud, tais-toi ! gronda la jeune femme. Heureusement que je n'ai pas de voisins ! 
    À 37 ans, Elsa avait la chance rare d'être propriétaire d'une minuscule mais charmante demeure ancestrale située directement face au fleuve, dans le plus vieux secteur de Boucherville. Non pas qu'elle eût pu amasser suffisamment d'économies pour se payer elle-même un tel petit bijou, surtout en ces années où les maisons anciennes étaient l'objet de toutes les convoitises et de toutes les spéculations.
    Elsa avait, en fait, assez de mal à épargner quelques milliers de dollars chaque année pour mettre de côté un peu d'épargne-retraite, elle qui sacrifiait ardemment à l'autel des petits luxes en tous genres. Cette maison de deux chambres mansardées, avec son étroit jardin ombragé à l'arrière et sa situation imprenable, elle en avait plutôt hérité de sa grand-mère paternelle, Anaïs Lessard, morte quinze ans plus tôt. Quinze ans plus tôt, mais aussi trente ans, soit une génération et demie, après son fils, Olivier, le père d'Elsa.
    Les morts semblaient à ses côtés, dans son lit, un sentiment familier. Comme souvent le matin, depuis maintenant deux ans presque jour pour jour, des pensées vagues et tristes la submergeaient en ce 10 janvier, entre les souvenirs du cauchemar, encore vifs, tangibles presque, et l'évocation de sa famille disparue. À chaque réveil, ou peu s'en fallait, Elsa redécouvrait avec brutalité ce que l'activité quotidienne effrénée lui permettait d'occulter, à savoir qu'elle était fondamentalement seule dans l'existence. Père, grand-mère, puis mère avaient disparu, engloutis les uns après les autres. Avec les questions non résolues, les interrogations, et la peine, bien sûr.
    Cette fois-ci, les toutes récentes fêtes de fin d'année avaient été particulièrement pénibles pour elle, malgré la présence de son amie Émilie et celle de Claudine qui, plaquant travail et maison, était venue de Québec, sans doute appelée en renfort par l'autre, pour égayer la vieille demeure de leur amie de quelques rires et de force bonnes bouteilles.
    Mais pour Elsa, le coeur n'y était guère. Elle avait eu beaucoup de mal à donner le change à ses deux vieilles complices. Bien essayé, les filles, mais c'est sans espoir, songea-t-elle avec un sourire amer qui ne tomba que sur les yeux innocents de Bof. Bof, qui était à mille lieues des angoisses de sa maîtresse et espérait qu'Elsa se secouerait et le sortirait très vite pour un jogging le long du fleuve à demi pris dans les glaces.
    - Tu veux prendre l'air, mon grand ? 
    Mais d'abord, un bon café. Broyant les grains odorants, Elsa secoua comme chaque matin la déprime qui pesait sur sa mince silhouette. Chaque matin ? Faux. Parfois, lorsque ni le travail ni une autre obligation ne l'appelait, elle succombait au démon et s'en retournait se cacher sous la couette blanche, chercher vainement l'oubli. L'oubli, elle le trouvait parfois ailleurs, pour un temps trop bref, et qu'elle payait trop cher.
    Mais ce dimanche, on l'attendait. La grosse horloge de chêne clignait de l'oeil, comme pour lui dire : « Allez, la vie est là-bas, dehors ! » Déjà 10 heures ! Elle qui se targuait d'être matinale, c'était réussi !
    - Bof, mon gros, faut bouger vite ! La balade va être courte !
    Avalant au vol son café brûlant, elle enfila un survêtement chaud et un gilet molletonné, et elle saisit la laisse, provoquant une nouvelle explosion d'allégresse chez l'animal, qui se mit à tourner en rond comme une toupie poilue, faisant couiner le vieux plancher de bois.
    - Les nerfs, le chien !
    L'air hivernal qui lui fouetta agréablement le visage charriait les senteurs, atténuées par le froid, du grand fleuve endormi dans son lit de glace. Le chien huma le vent, et Elsa se sentit revivre. Le grand air, subtilement salé, avait toujours cet effet bénéfique sur elle. Comme s'ils avaient été mus par un cerveau unique, femme et chien partirent au petit trot. Étrange, l'attachement qu'elle portait au majestueux fleuve qui l'avait vue grandir, mais qui lui avait aussi tant pris. L'eau, la terre. Elsa courut plus vite, laissant dans son sillage ses pensées. Le chien la dépassait de ses longues enjambées, mais à peine. Elle avait fait du progrès et était fière de son corps svelte, dur comme celui d'un homme. Peut-être en faisait-elle un peu trop, songeait-elle parfois.
    Bien réchauffée à présent, elle longea les rares commerces et la marina déserte. Boucherville dormait encore, ou bien choisissait de rester au chaud. La seule personne qu'elle croisa fut son voisin Gilles, un ingénieur à la retraite, petit homme dans la soixantaine, qui lui rendit son salut avec un grand sourire.
    - On tient la forme ? 
    - On essaie, Gilles ! 
    Un clin d'oeil, un sourire en coin au bonhomme, séduction facile et sans conséquence. La force de l'habitude, ma fille. Tu es incorrigible, se reprocha Elsa sans trop y croire.
    Habituellement, elle s'attardait longuement au rituel matinal de sa course dans ce coin qu'elle aimait tant. Elle avait grandi non loin de là, avec ses parents Évelyne et Olivier, enfant unique choyée par tous, à commencer par sa grand-mère paternelle. Boucherville, la Rive-Sud plus généralement, c'était son domaine, son point d'ancrage, qu'elle n'avait quitté finalement qu'au moment de ses études. Et même pendant son séjour à Paris, elle s'était arrangée pour revenir de temps en temps se plonger dans l'atmosphère apaisante de la petite ville, qui s'était d'ailleurs étalée en une multitude de lotissements modernes plus ou moins luxueux, la qualité de vie qu'elle offrait attirant de nombreuses jeunes familles.
    Mais en ce dimanche, elle intensifia sa course et parcourut près de trois kilomètres, savourant la joie de la vitesse et de la vitalité de son corps pleinement éveillé, avant de mettre de nouveau le cap sur la maison.

  • De retour sur Nayr, Judith entame sa vie de châtelaine. Cependant, celle-ci est loin d'être de tout repos. Certes, la santé de l'enfant qu'elle porte la préoccupe, mais celle d'Ylian également, car le prince-dragon n'est plus le même depuis son retour d'Urbimuros. C'est qu'entre le dressage de son dragon, la surveillance du camp où sont parqués les derniers Ubsalites et les manigances de William de Norfolk pour prendre la maîtrise du royaume, le seigneur de Syatogor a fort à faire. D'autant plus qu'Alsinor, l'elfe qui fut son premier amour, ressurgit dans le décor et n'apprécie guère qu'une autre ait pris sa place.

    Parallèlement, Brent et Geoffroy, qui ont échappé par miracle à une mort certaine, se retrouvent dans un monde étrange, peuplé de plantes et d'insectes humains qui se livrent une guerre sans merci. Périront-ils dans l'aventure ou en sortiront-ils indemnes une fois de plus ? Retrouveront-ils le chemin de Nayr ?

    Tout dépend des larmes d'Obéron. Deux ont déjà été restituées au miroir du roi mythique, faisant en sorte que la magie afflue de plus en plus sur Terre, au dam de l'Église, qui cherche à en juguler le flot. Cinq demeurent, agissant mystérieusement pour faire basculer le destin du côté où on s'y attend le moins.

  • Plusieurs semaines se sont écoulées depuis le retour de Brent sur Terre et il n'a qu'une idée en tête : repartir sur Nayr pour retrouver Judith et tenter de la reconquérir. Le machiavélique monseigneur Da Hora souhaite lui aussi retourner sur Nayr, mais dans le but d'évangéliser le monde féérique et, par cet exploit, d'accéder au trône pontifical. Pour l'aider dans son entreprise, il s'adjoint un allié de taille : Lucifer en personne, Roi des Enfers.

    Sur Nayr, la tension monte entre la Magicature et le prince-dragon de Bairdenne, assoiffé de pouvoir. Pendant ce temps, Judith et Ylian Vorodine, prince-dragon de Syatogor, s'efforcent de percer le secret d'Urbimuros, une mystérieuse cité surgie des Ténébres. Dans cette ville emmurée et coupée du monde extérieur vivent prisonniers des êtres gris d'une effarante maigreur, capables de traverser les murs, mais dépossédés de la moindre émotion.

    Les larmes d'Obéron, par leurs étranges pouvoirs, semblent toujours se jouer du hasard. Et si nul n'avait le contrôle de sa destinée? Si tout était déjà écrit?

  • Le plus grand magicien de tous les temps, Obéron régnait sur le peuple féérique. Un jour que son royaume fut menacé de destruction, il entreprit de sauver ce qu'il restait en façonnant un miroir de pierre noire. Il y fit traverser ses sujets vers une autre dimension et pour que nul ne les suive, il brisa le miroir. La magie disparut alors de la Terre.

    Resté seul derrière, Obéron eût tôt fait d'être capturé, torturé puis dépecé. On brûla ses restes que l'on dispersa au-delà des mers. Avant de succomber, Obéron avait versé sept larmes qui se cristallisèrent en autant de métaux différents. Selon la légende, ces larmes auraient des vertus magiques et permettraient le passage entre les mondes.
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    De nos jours, plus personne ne parle d'Obéron. Et tout serait resté ainsi si ce n'est d'une escapade improvisée par un jeune couple sur l'îlot où était caché le coeur d'Obéron. L'un d'eux y disparut subitement pour ressurgir dans l'autre monde. La magie d'Obéron ne s'était donc pas entièrement dissipée.

    Propulsés bien malgré aux au pays de Nayr, Judith et Brent, deux humains du monde réel, tentent de se retrouver dans cette vaste contrée presque détruite. Dotés de pouvoirs magiques mais séparés l'un de l'autre, il feront la rencontre de créatures étranges et de personnages hauts en couleurs. Échapperont-ils aux noirs desseins que leur réservent Aloysius et monseigneur Da Hora?

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