Kime

  • Considéré comme le premier écrivain américain, Washington Irving a suscité de nombreux commentaires. Les exégètes se sont notamment attachés à montrer comment l'auteur, en modulant dans les terres américaines le gothique européen, avait tout simplement créé la conscience d'une nation, par le biais d'une friction entre les superstitions locales et les superstitions importées. A cette aune, The Legend of Sleepy Hollow ou Rip van Winkle font figures d'emblème, et ils sont entrés de plein droit dans la conscience américaine. Au risque, disons-le de suite, d'une simplification de cette conscience.
    Simplification, effectivement, si l'on perçoit cette conscience uniquement sur le plan schizoïde, sous le signe d'une tension transatlantique. Certes, cela constitue les soubassements de la production de Washington Irving, mais une telle mainmise d'un discours désormais partiellement schématisé ne permet pas une réelle exploration en profondeur. Car, au-delà d'une conscience schizoïde propre aux Etats-Unis, c'est bien la conscience mystifiée des nations modernes qu'entend dépeindre Washington Irving.
    Sous cet angle, il ne s'agit dès lors plus de se contenter de certains textes emblématiques, tout comme il ne s'agit plus désormais de placer cette production uniquement sous l'étendard du gothique, mais il importe au contraire d'embrasser l'intégralité des textes, ayant tout autant pour cadre l'Amérique que l'Europe, qu'ils se présentent comme « fictions » ou comme « documents historiographiques ». Ces derniers sont en effet, si l'on y regarde d'un peu plus près, sujets à caution, l'auteur prenant des libertés avec la « réalité historique », licence mise trop facilement au crédit d'une absence de recherches archivistiques. Or, nous pensons à rebours que cet écart avec l'Histoire participe d'un projet plus vaste : la mise à jour d'une « géographie morale », gravitant autour des impasses d'un imaginaire collectif que l'on tente alors d'imposer afin de construire les nations. Remettant en cause cette homogénéisation tronquée et trompeuse, Irving re-dessine de ce fait les contours de valeurs et de systèmes de croyance désormais oubliés par la cartographie nationaliste - pour ne pas dire rationaliste - officielle. En cette perspective, ses fictions peuvent de manière inattendue apparaître comme de véritables « documents historiographiques », à partir du moment où Irving ne se contente pas d'y parcourir des territoires (américains et européens) en suivant la cartographie désormais communément admise, mais la plongée dans l'imaginaire lui permet d'apparier l'historiographique et l'anthropologique, et de faire remonter ainsi à la surface tout ce que l'on tente désormais d'occulter. Ce qui lui permet d'aller de la sorte en profondeur, ce sont les effets de fantastique.
    Au-delà d'une orchestration générique officielle, bien souvent incomprise d'un côté ou de l'autre de l'Atlantique (le gothique pour les critiques anglo-saxons, et le fantastique pour les critiques francophones), au-delà d'une cartographie nationale officielle, avec des vertus finalistes trompeuses, ce numéro d'Otrante entend donc montrer pourquoi et comment Washington Irving (à son corps défendant ?) invente en cette période de nouveaux effets. La profondeur qu'il atteint ainsi, par l'exploration d'une conscience maladive qui ne cesse alors de refouler, c'est bien l'aspect inconceptualisable de la modernité culturelle et politique. Ce faisant, ce n'est pas tant le créateur d'une nation que nous saluerons ici, mais, de manière plus ambitieuse, l'étonnant précurseur de l'anthropologie culturelle et de la psychologie sociale.

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