Publie.net

  •  Les noms qu'ici on prononce sont les noms de révoltés, ou du moins qui n'ont pas hésité à l'opposition individuelle à un système qu'ils jugeaient coercitif.  On suit Courbet à sa sortie de prison, et on regarde quelle toile il peint. On est avec Jacques Reclus, qui eut dix-sept enfants, dont Élisée et Élie Reclus,  Mais on est aussi dans le sud-ouest français au temps de la guerre d'Espagne. Et on revient à la fin de la Commune, au mur des Fédérés.  À sa manière, et dans la force habituelle de sa prose, Marie Cosnay investit en romancière des instants précis du temps historique. On est sur les barricades, ou cachés au Père-Lachaise. Ce microscope, qui nous redonne les êtres tout entiers, permet qu'on glisse sur des personnages interpoés, qu'on passe presque sans rupture à la fiction.
    Ce texte magnifique est d'une actualité immédiate : pourquoi ne nous révoltons-nous pas ? Que devons-nous à ceux qui, avant nous, se sont révoltés ?
    Paru en mai 2012 aux éditions Quidam, voici sa première édition numérique. Un grand texte pour dire notre présent.
    FB

  • Des enfants jouent sur un rivage, et aperçoivent un corps échoué. C'est celui de Monsieur M. - une énigme à résoudre, jusques et y compris dans la fable qui peu à peu devient fantastique, mêlant l'enfermement de qui écrit à ce qui l'oppose aux mots d'ordre hurlés. Les voix qu'il entend dedans la page encore à écrire, et celles d'un dehors devenu carcéral, vociférant ordres et mots d'ordre. Aux mises en abyme successives qu'organise le récit, aux labyrinthes d'une bibliothèque - vide de tous ses livres brûlés, sauf un seul encore à écrire -, aux jeux de miroirs que peu à peu le geste d'écrire fait naître de lui-même, le roman vient proposer, comme autant de nouveaux reflets, l'écho de portraits successifs.


    Ils viennent comme démultiplier, dans leur champ propre, l'interrogation que porte le récit, que porte peut-être tout récit. Dans la clôture d'une chambre, que peuvent écrire ou peindre ? Les deux actes, entiers dans leur geste, viennent, chacun à leur mesure, dépasser la condamnation qu'ils portent en eux-mêmes. Un papillon noir, fasciné par la flamme du rêve dans un rêve, vole vers la nuit elle-même.

    Jean-Yves Fick

  • Écrire, donner du sens, dire sa vie et la raconter, pour savoir, soi, ce qu´on a vécu, pour comprendre le sens de son passage dans le monde coloré et mouvementé, impétueux aussi, pour saisir en soi et dans les autres l´humanité, pour écouter le son qu´elle rend quand elle est parvenue aussi loin qu´il est possible dans l´existence. Seul le récit qu´on en fait permettra de reculer d´un pas, et de comprendre, et de transmettre sa compréhension. Caravaggio est parvenu à ce qu´il est convenu d´appeler le soir de sa vie ; ce soir déploie ses ombres et ses clairs-obscurs, ses derniers éclats de lumière aussi dans le texte. Il s´est placé dans un étrange lieu d´où parler, d´où s´adresser aux hommes, lui qui bientôt ne sera plus de ce monde. Il n´est pas tout à fait dans un autre monde, il est sur le seuil de ce monde. Tel, quand on est sur le départ, on se retourne une dernière fois et on ajoute quelques phrases encore. Il nous dit ce qu´il lui est essentiel de livrer sur son art, sur le lien intime entre lui et le monde, par quoi la singularité d´un artiste est universelle. Car en elle, humanité et création s´entrelacent et tissent un lien profond avec le monde complexe dans lequel nous sommes tous. Son regard est déjà fixé au loin mais il discerne encore des détails qui rendent toute la scène intensément vivante. Bona Mangangu tient cette note tout au long du livre, dans un monologue essentiel et d´un seul souffle. Comme chanté.

    Isabelle Pariente-Butterlin


  • « Ce qui est aigu, dans le moment que nous vivons (...), c'est la conjonction de trois crises : financière, écologique, géopolitique. »

    Entamé début 2006, dans un deuxième tome qui peut tout aussi bien être lu indépendamment du précédent, le journal de Laurent Grisel nous fait entendre le bruit sourd des faillites et des férocités qui annoncent et préparent ce que les médias nommeront « la crise de 2008 ». Très documenté, toujours limpide malgré la complexité des mécanismes qu'il décrypte, le Journal déjoue les manipulations médiatiques à l'oeuvre dans les discours politiques et économiques qui continuent d'avoir cours aujourd'hui. Banqueroutes, mais aussi élection d'un président d'extrême droite en France, découverte de l'ampleur de l'économie invisible (celle des produits dérivés et de la spéculation) et de son emprise sur l'économie visible, assassinat de Benazir Bhutto au Pakistan, luttes et désespoirs ouvriers, conséquences des dérèglements climatiques sur la vie humaine et non humaine, autant de fils qui sont suivis et noués au cours de cette année charnière. L'écriture du journal, fine, régulière, dont l'objet n'est rien de moins que la compréhension d'un monde en fusion, recèle des moments plus sereins de vie personnelle : voyage au Japon, notes prises le long de l'écriture de livres en gestation, parmi lesquels le Journal lui-même dont l'architecture commence à prendre forme. Un geste politique, sensible, littéraire et citoyen.

  • MacGuffin

    Anne-Sophie Barreau

    Le principe du MacGuffin, élément moteur qui fait avancer une histoire en entraînant les personnages dans ses péripéties, presque toujours un objet, généralement mystérieux, date des débuts du cinéma, mais l'expression est le plus souvent associée au cinéaste Alfred Hitchcock. Dans le livre d´Anne­-Sophie Barreau, cet objet est un téléphone, son iPhone perdu à San Francisco, le jour de son anniversaire, lors d'un voyage effectué avec son compagnon en Californie.
    Qu'est­-ce que l'on perd au juste quand on égare son téléphone portable ? Des images, des souvenirs, des contacts ? Les souvenirs refont surface peu à peu dans le désordre du surgissement des images, le labyrinthe qu´elles décrivent en nous, en même temps que certaines disparaissent à jamais. L´auteur se rappelle des photographies qu'elle n'a pas prises. Le livre s´apparente alors à une enquête en forme de quête, permettant à l´auteur de sauver certaines images de son voyage faisant apparaître en creux des souvenirs plus lointains, enfouis, comme révélés par les images perdues, disparues, ravies, et d´assembler ainsi, dans ce périple à travers l´Amérique et de son parcours personnel, ce qui est au fond le propre de toute histoire, un tissu rapiécé, un pêle-mêle.
    Odradek est un nom inventé par Kafka dans sa nouvelle inachevée « Le souci du père de famille ». Objet de toutes les interprétations et les détournements imaginaires possibles, il est à la fois une poupée et un prodige tombé du ciel, une mécanique de l´horreur et une étoile, une figure du disparate et un microcosme ; en somme, le modèle réduit de toutes les ambiguïtés d´échelle de l´imaginaire. Ce livre d´Anne­-Sophie Barreau est une fiction sur le pouvoir de l'image, l´imaginaire des voyages, la versatilité de notre mémoire à l´ère du numérique et la capacité de l´art à nous permettre de retenir le temps. Comme l´Odradek, MacGuffin est la forme que prennent les choses oubliées.


    MacGuffin existe aussi sur le web...

  • Voilà un texte qui aborde de front, et pourtant, ce n´est pas la génération d´Isabelle Rèbre comme ça peut être considéré l´être de la mienne, la fracture symbolique que reste la guerre d´Algérie, et tant de silence encore de notre côté, tant de non dit et de secret, de Charonne à Sétif. On sait comme tout cela résonne dans l´inconscient d´aujourd´hui, et tant d´enjeux en partage :
    Histoires liées. Je l´ai exploré pour moi-même (voir La face vierge du Monument aux morts.
    Et c´est aussi l´histoire de tant de croisements dans la langue.
    Pour les deux extraits ci-dessous, j´ai choisi un fragment pris à chaque côté du texte : le camp du Struthof, et les hommes des Vosges incorporés dans la Wehmarcht, et symétriquement, côté Sétif, retrouver Nedjma de Kateb Yacine.
    Ce texte fait partie de ceux qui m´ont été adressés pour la collection Déplacements : on sait immédiatement, à les lire, qu´il n´y a pas à se positionner comme juge, ou à appréhender même ces surgissements comme objets littéraires. Il faut, à nous tous, des écritures qui aillent à cet endroit-là, en brassent la matière, le vocabulaire, les visages, fassent lien de l´histoire à nos mots, nos corps. Format trop bref pour un livre, hésitation ?
    Et si Internet pouvait justement inaugurer ici un nouveau pacte ? Je laisse ce texte dans ces formes brèves parce que je souhaite qu´il circule largement. Je le laisse dans cet espace de téléchargement payant, parce qu´il s´agit d´un travail d´auteur, d´un format travaillé comme tel. Et qu´il s´agit quand même d´un processus d´édition : non pas abandonner des mots à l´immense océan du web. Et ce texte s´y prête d´autant mieux que l´auteur, comme d´autres sur ce site, pratique la radio et l´image, conduit à Montreuil un lieu d´expérimentation : en s´ancrant dans un réel différent pour nos pratiques d´écriture, les textes qui naissent appellent aussi à d´autres cinétiques, d´autres modes de lecture ou de scène.
    Ci-dessous présentation par Isabelle Rèbre, et un extrait.
    FB présentation, par Isabelle Rèbre Le 8 mai 1945, l´Allemagne nazie capitulait face aux Alliés. Le même jour, l´armée française tirait sur les manifestants à Sétif et Guelma, faisant des milliers de victimes parmi ceux qu´on nommait les indigènes qui avaient osé crier "Vive l´Algérie libre !".
    " Qu´est-ce que tu faisais le 8 mai 1945 ? " demande une jeune femme à son père : L´homme, allongé dans un lit d´hôpital, sort d´un long coma et d´une vie de silence. Il raconte comment son père l´emmenait la nuit, regarder les lumières du camp de concentration du Struthof. Tous les soirs, sur la montagne d´en face, ils se tenaient là, debout dans le silence. Il dit qu´enfant il a tout vu.
    Comme un échos au " Tu n´as rien vu à Hiroshima ", on lui dit que c´est faux, qu´il n´a rien vu au Struthof, qu´il a dû imaginer cela.
    Un adolescent du même âge en Algérie, au même moment, debout au milieu des cadavres à Sétif a fait de cette vision de l´horreur, le point de départ, de retour et d´appui de sa vie d´écrivain.
      sur l´auteur Isabelle Rèbre explore la parole. Elle travaille depuis 15 ans à une écriture à dire :
    Pour la radio, elle a réalisé une trentaine de documentaires radiophoniques pour France Culture ; Ton 8 mai 1945 et le mien y a été mis en ondes en novembre 2002 par Jacques Taroni avec les voix de Maurice Garrel, Evelyne Didi, Sid Ahmed Agoumi et Marie Payen.
    Pour la scène, elle a écrit Moi, quelqu´un (Actes Sud Papiers, 1998) et elle anime des ateliers d´écriture théâtrale en milieu scolaire et auprès d´adultes amateurs.
    Pour la télévision, elle a réalisé plusieurs documentaires et notamment des portraits (Lucien Israël, André S. Labarthe, Jean Rustin).
    En 2002, avec 5 artistes, elle a créé le collectif (CAP)* qui expérimente les rapports théâtre/cinéma/danse/écriture/arts plastiques dans un laboratoire implanté à Montreuil et ouvert à tous les publics.
    Elle écrit actuellement Fin, une pièce de théâtre sur un célèbre cinéaste suédois.

  • Fuji San

    Jacques Roubaud

    Voyage réel vers le mont Fuji et voyage oulipien dans l´histoire de la poésie japonaise

  • Pour fêter Bakou, derniers jours, fiction qui prolonge la tentative fantastique de Suite à l´hôtel Crystal, voici La chambre des cartes, les voyages d´Olivier Rolin dans l´extrême Est, l´extrême Nord, dans ce bâtiment du bout de la Sibérie où on dépiaute un mammouth extorqué au Permafrost, ou bien sur les traces de ce grand somment de la littérature, les Récits de la Kolyma de Chalamov.
    Les lecteurs de Port Soudan, de L´Invention du monde, de Bar des flots noirs ou de Méroé savent l´obsession du voyage chez Olivier Rolin : mais une tentative pour l´aventure qui passe toujours par la langue, le récit qui dit ce voyage ou cette aventure. Jules Verne, le capitaine Hattéras, sont des fantômes proches, comme Conrad : monde des baroudeurs. Mais si Jean Rolin est pour de vrai ce baroudeur des extrêmes, même pas plus loin que le périphérique, Olivier nous envoie au bout à la langue : la prolifération de L´Invention du monde, utopie d´un récit global, venu au même instant de toutes les villes du monde.
    La fascination qu´il exerce sur nous, ses lecteurs ou ses proches, tient à ce rêve obsédant du livre, où ils se croisent tous. En 2001, Thierry Grillet, à la Bibliothèque nationale, avait proposé à quelques écrivains de se saisir d´un département, et de rédiger un texte libre, sur ce que serait notre rencontre avec ces galeries souterraines de Tolbiac. J´avais demandé les cartes...
    « On l´a déjà donné à Olivier », fut la réponse...
    J´avais eu la chance de découvrir le rayon science, le Journal de Trévoux... C´est ce texte d´Olivier Rolin explorant le département des cartes de la BNF (mais croisant Gracq et Claude Simon), pour déceler ce que nous projetons ici d´imaginaire, qui ouvre cet ensemble de 9 voyages, qui ne sont reportages que dans les livres...
    Ainsi, emblématique, l´ultime, déjà accueilli sur Internet : Jean-Christophe Bailly enseigne à l´école du paysage de Blois, qui publie régulièrement des Cahiers.
    Quand ça avait été mon tour, j´avais écrit sur les ronds-points. Olivier, lui, s´en est tenu à cette vue de sa table de travail.
    C´est donc, en parcourant ici la Mongolie ou la Sibérie, à une lecture de l´imaginaire géographique qu´il nous convie. Ainsi dans ce grand texte, qu´on propose ci-dessous à feuilleter, Magadan, débarcadère de l´enfer : texte qui concerne autant l´intérieur de l´oeuvre du grand Chalamov qu´il concerne l´intérieur même de la Russie post-socialiste. Mais on croise aussi Axionov ou Evguenia Guinzbourg, ou Cendrars.
    Alors, le monde à nous offert, une aventure, un risque, une quête des hommes, de leurs colères, de leur éternelle condition ? Olivier Rolin s´inscrit dans cette tradition. Et, s´il se questionne, cela lui impose seulement ce qu´il voit :
    Ce qu´ici il nous raconte, se limite à nous raconter. D´où l´énorme force d´imaginaire de ces 9 textes, qui commencent par des cartes, s´en vont aux pôles ou en Mongolie, et reviennent à sa table de travail.
    Ainsi, en septembre 2001, Le Monde propose ainsi à Olivier Rolin une enquête en Sibérie : Les oiseaux de la toundra, Une odeur d´éléphant un jour de pluie et « La vie au pôle est d´une triste uniformité », triptyque avec mammouths et Iliouchyne, restera inédit : personne avant nous n´avait lu ces textes. Raison de découvrir La chambre des cartes.

    FB

  • Le corps masculin dans son érotisme, sa sensualité, et l´hommage à toutes ces marques anonymes de la vie quotidienne, de l´humble vivre ensemble ? Le blason est une tradition de nos formes littéraires, on a tous en mémoire celui de Marot :
    Tetin refaict, plus blanc qu´un oeuf, Tetin de satin blanc tout neuf, Tetin qui fait honte à la rose, Tetin plus beau que nulle chose ;

    Tetin dur, non pas Tetin, voyre, Mais petite boule d´Ivoire, Au milieu duquel est assise Une fraize ou une cerise, Que nul ne voit, ne touche aussi, Mais je gaige qu´il est ainsi.

    Tetin donc au petit bout rouge Tetin qui jamais ne se bouge Ou bien les jeux plus abstraits de Maurice Scève :
    Front apparent, affin qu´on peult mieulx lire Les loix qu´amour voulut en luy escrire, O front, tu es une table d´attente Où ma vie est, et ma mort trespatente.
    Mais Régine Detambel, qui a toujours mis le corps au centre de son entreprise littéraire, le retourne de façon dangereuse. Dans une proximité plus haute du corps et de l´écriture, et surtout par ce premier renversement : cette forme où traditionnellement l´homme nomme la femme, dans un système où il est lui-même l´agent dominant, c´est sur lui qu´on le retourne, et littéralement de haut en bas. Detambel commence en haut, et puis descend.
    Il y avait ici deux défis pour Régine Detambel. Le premier tient de l´écriture à contraintes, dont elle est familière (et même, si je me souviens bien, correspondante de l´Oulipo...), de se saisir d´une forme ainsi établie, repérée, et affronter avec elle le corps contemporain - l´histoire du corps est un fil comme nombre d´autres.
    Le second défi, c´est de basculer dans l´intérieur de cette forme la référence homme/femme : la narratrice ou locutrice assigne comme objet à l´écriture le corps masculin. Et peut-être que la réussite du texte, ou sa part la plus risquée, tient au déterminatif : non pas blasons du corps masculin, mais blasons d´un corps masculin...
    Régine Detambel a toujours été à l´intersection de ces deux défis. Longtemps, sur des cahiers ou des carnets disposés à divers endroits de son lieu de vie et de travail (un cabinet de kinésithérapie), l´écriture s´accumulait par fragments, debout, au gré des haltes ou des passages. D´autre part, précisément la kinésithérapie : le corps au centre de l´approche de l´autre, ou en tout cas tout cela du même geste. Quand bien même l´écriture fait cesser toute détermination amont par le temps privé ou le métier : affaire de main, et les textes spécifiques (voir Régine Detambel, le site) sur les ateliers d´écriture et leur rapport au corps prouveraient que l´intersection n´est pas lieu neutre.
    A lire donc comme expérience de risque : le texte atteint ses frontières, jusqu´au sexe inclus, parce qu´il prend le corps comme totalité, systématique (voir aussi extrait ci-dessous).
    Pas un hasard si Régine Detambel vient de publier dans la collection Folio Essais un Petit éloge de la peau, ou qu´elle ait récemment préfacé une anthologie de textes de Bernard Noël sur le corps.
    Mais à lire justement comme mise en histoire du corps : ce qu´il inscrit d´une société précise, d´usages évidemment selon le temps, et que se donne ici à lire, en creux, la vie ordinaire, celle de nous tous, et le lien à l´autre.
    En remerciant Régine Detambel de nous confier, après ses Décousures, ce texte paru en 1995 chez Via Voltaire, à Montpellier, au moment où s´élaborait son roman Le ventilateur.

    FB

  • Présentation, enjeux Pour mon anniversaire, mon père m´a payé quatre mois dans une clinique diététique aux Etats-Unis, dira le personnage d´un des 21 textes, Érotique du kapok. C´est le ton, et l´enjeu.
    Dans l´oeuvre de Régine Detambel, au premier plan, un seul sujet, le corps.
    Et c´est pareil dans ses ateliers d´écriture, tout comme dans sa vie professionnelle : l´écriture en surgit, et y revient pour l´armer ou le subvertir. Seulement, ici, on s´en prend à un tabou.
    Il ne s´agit pas de parler habitudes alimentaires, mais bien de la peur en arrière. De ce que cela révèle de la reproduction de la misère, des arrogances du petit pouvoir personnel, de l´angoisse comme mode d´être.
    Qu´un problème de société massif se dessine à l´horizon, en arrière : on n´a pas besoin des écrivains pour le savoir, et en traiter. Seulement, les écrivains, eux, précisément, vous laissent ça en arrière. Et vous l´attrapent à pleines mains pour le tordre, tout devant, par la peau du monde, ou des personnages qui l´animent.
    Et, Régine Detambel, on la connaît suffisamment. De la question du corps comme motif essentiel, on en a déjà parlé pour ses Blasons d´un corps masculin. Et si, ici, une des grandes questions c´était le lexique ? Ce qu´on invente pour désigner ce qu´on mange, et ce qu´on met en travail de notre corps, ou ces mots faux savants de ce par quoi la société régule, ou croit réguler, son intersection avec les corps ?
    Sous l´insolence, et - aussi - le courage du comique, et ce n´est pas un outil donné à tout le monde, c´est peut-être ainsi qu´on doit prendre Régine Detambel au sérieux : non pas un roman, mais encore bien moins un assemblage de nouvelles. Dans la disposition de notre société, le problème passe avant les personnages qui l´incarnent. Alors on le prend en amont, par vingt-et-une figures, chacune disposant de sa spécificité. La brièveté contraint au cruel ? Eh bien soit.
    Il est question des corps dans le brassement d´aujourd´hui, l´angoisse d´aujourd´hui. Et comment il ne s´agit pas, sous ce qui pourrait a priori se référer au grand combat de Tailleboudin et Riflandouille dans Rabelais, d´une guerre à la graisse, mais bien le fait qu´il n´y pas de guerre, vers l´homme et pour le corps, sans guerre dans et par les mots.
    Ceci dit, riez bien. Et bon casse-croûte ensuite.

    FB Régine Detambel : bibliographie, actualité, autre travaux, ne manquez pas de visiter son site : Régine Detambel, le site.

  • Une société bascule. Le cadre est strictement démocratique et consenti : une élection présidentielle. Entre les deux tours, trois semaines. Au jour le jour (sauf les dimanches, donc 20 fois d'affilée), Béatrice Rilos tente de capter, le plus librement, mais à l'écoute des moindres paradoxes du quotidien dans son arbitraire, la rue, vos proches, la télévision et les images, les conversations, et ces contradictions qu'on voit lourdes dans le ciel. L'élection, elle, ne sera même pas évoquée, ou à peine :

    C'est un grand professionnel. Le jusqu'au-boutisme. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des gens qui pensent la même chose. Il faut trouver l'équilibre. Le cumule des mandats. En dévalorisant les invités. Il avait le courage d'annoncer la couleur. Le manque de diversité. Des opinions différentes. Le manque d'objectivité. À votre avis ? On va sur la pensée unique. Ne dites pas ça. Part de marché. Vingt pour cent. Vous êtes hors de la grille. La loi de la télévision. Si on commence à raconter n'importe quoi. C'est tout le service public. Il n'a pas touché à la rédaction. On ne s'en sortira pas. Globalement, tout le monde le sait. La vitrine. Vous avez deux mille journalistes. On le sait. Ce sont des idées reçues. Ils ne font pas partie de vos « on le sait ». D'où ça vient ? Il y a trente ans. Les amis. J'ai été dans ma vie. C'est un fait historique. Attends, je vais te donner. Cooptation aussi. C'est le patron qui décide. Ça n'a rien à voir avec la couleur politique.

    Soient les trois mots : liberté, égalité, fraternité. Au fronton de la république, au fronton de ce texte. Soit, parallèlement, une secousse contingente : l'élection d'un président de la république.

    Et pas loin de vingt mois ont passé. Raison de plus, le désordre et ce que Baudelaire nommait horizon noir, de produire un signe politique.

    Ce qui s'écrit ici n'est ni un journal, ni un texte contingent. De son travail artistique, Béatrice Rilos sait ce qu'implique la notion de geste. Dans l'accès à la création, ce qu'on y ouvre, ou dans le moment de sa restitution, de la performance.

    Dans les trois semaines qui ont suivi l'élection du nouveau président de la république, elle écrit. Chaque écrit est daté. L'intensité, les déclarations, les mots attrapent des pans entiers de réel. La violence, le racisme banal, les notions de travail et de salariat, les guerres, la télévision, le star-système (encore en avait-on peu vu). Beaucoup pour un seul texte, d'une auteure de moins de trente ans ? Non. Point d'intensité de la secousse. Mots qu'on renvoie cogner à la ville.

    Les trois mots : liberté, égalité, fraternité, mais aller voir dessous. Et, dessous, ce sont ces fragments de parole, ces bribes d'images. C'est de les noter au jour le jour, justement, qui les assemble en fresque peinte, et dérangeante. On vient râper les symboles. Et on le fait en connaissance de cause, on sait ce qu'on avale.

    On interroge ce qu'est écrire, aussi. Cela revient tout le temps, écrit, ou j'écris, ou ce qu'on lui renvoie : tu écris.

    F.B

  • Les mots

    Leslie Kaplan

    Voici trois mots : littérature, écriture, société. La relation entre les trois est complexe, évidemment. On peut les associer par deux, et contourner le troisième : alors tout va bien. Mais il y a des oeuvres qui s'obstinent à vouloir résonner entre ces trois pôles. oeuvres d´inquiétude, oeuvres de colère, oeuvres en permanent chemin vers le déchiffrement du monde, à force de langue. Le travail de Leslie Kaplan s'insère ici depuis le début, "L'excès l'usine" (1982) et "Le livre des ciels" (1984). Et, dans cette tension permanente entre ces trois mots, quand on décide d'y inscrire à la fois son esthétique, et son cheminement narratif, d'autres exigences : la lecture et l´expérience des oeuvres - ici, Hannah Arendt, Franz Kafka, ou le "Bartleby" de Melville. Et la confrontation directe de la parole au monde : Leslie Kaplan intervient dans la périphérie de Paris, aux Lilas précisément, et les échanges, les images, sédimentent ici. Ainsi, avec ce forage oral vers ces trois mots (nous avons tous entendu Leslie Kaplan avancer dans ces prises de parole où le blanc même, la coupe de la langue, signe la mise en abîme par l´oralité), et les deux autres textes qui suivent, sur la consommation, capable de manger les trois premiers, et sur l'idée de liberté (magnifique déclinaison de figures humaines libres...), c'est bien d'une politique de la littérature qu'il est question : rien de confortable. Mais, dans cette mise en travail qui ne laisse pas indemne, ni son auteur ni son lecteur, mais bien plus profondément la représentation du monde immédiat, pourtant ici dans ses cinétiques, ses cadrages, ses lois de pouvoir et d´argent, la langue se revalide comme horizon, et s'impose (ou ce chemin, ce travail) comme nécessaire. Merci à Leslie Kaplan de nous confier ces textes, déjà proposés dans la magnifique expérience d'édition qu'a été Inventaire/Invention, et où on recroisera où prolongera l'oeuvre publiée chez POL, notamment "Le Psychanalyste", "Les Outils", "Miss Nobody Knows"... (François Bon).

  • Un texte violent. Et la fierté à le mettre en ligne : bon indicateur de ce qui se renouvelle, vient éclater dans l´écriture et appelle ces formes neuves de partage.
    Violence quant à ce qui est dit ? Oui, en partie :
    Approcher la précarité ultime, celles qui n´ont plus rien, au voisinage des tentes de Don Quichotte, au terme des tunnels de la drogue qui les accompagne.
    Mais en partie seulement : violence peut-être plus radicale dans le deuxième cahier, quand il est question de son propre chemin artistique. Comment on est reçu, comment on progresse. Ces communautés fragiles qui se créent autour d´une pièce de théâtre, d´un festival ou d´une pratique de rue.
    Au passage, on aura traversé avec la même proximité, le même grossissement des visages, le même frôlement des corps, les lieux de la précarité extrême, et ces lieux où se chercher soi-même passe par l´expérience des autres : les rave par exemple, ou une nuit sur une plage, ou les coulisses d´un grand festival.
    Et si c´était la même violence : là où la norme d´une société marchande évince le chemin personnel ? Il n´y a pas de réponse simple. La colère de ce texte n´est pas une accusation - son chemin, on se le fabrique et si l´obstacle est plus lourd, on aura d´autant plus de force à le traverser.
    Une autre question, sous-jacente, qui elle fait autant accusation que question : dans ce chemin par lequel on chemine soi-même vers une pratique d´artiste, quelle place ou quel statut pour l´expérience directe de l´autre, extrême compris ? Quel prix payer, quel trajet prendre ? On nous parlait autrefois d´engagement, ça résonne comment, quand c´est la société au temps de l´industrie culturelle qu´on arpente ?
    Ces chemins, Marina Damestoy les arpente depuis longtemps. Une implication militante auprès des sans-abri, sans laquelle il n´y aurait pas devenir à ce visage entendu autrefois, et les textes écrits dans l´expérience même. Une implication théâtrale, festivals, arts de la rue, puis un passage à la revue Mouvements.
    Maintenant, l´écriture.
    Un noeud entre l´art et le social qui nous implique tous, en renversant les deux mots.
    Lire aussi sur remue.net son Cahier bigouden et on Animalimages.

    FB

  • D´abord, du récit au roman, de l´histoire à l´imaginaire et retour, les premières lignes de Philippe Maurel :
    « Ces lignes ne s´engagent pas sur la route entretenue du roman. Il faudrait pour cela que je définisse un espace où le récit puisse se déployer. Un espace réel ou imaginaire. Imaginaire, mais qu´on affuble des attributs du réel. Quelques éléments seulement, accessoires disposés ici ou là, discrètement, mais suffisamment mis en valeur pour qu´ils soient reconnus. La couleur d´un arbre, comment est éclairée la rue à cette heure, à cette saison, des traces, de la couleur du sang, sur les murs de la chambre...
    « Même s´il porte un nom, le nom d'un lieu, s´il existe déjà en réalité, l´espace d´un roman est toujours une construction imaginaire, de l´auteur et du lecteur l´ouvrage commun. L´arbre n´est qu´un mot, un premier lecteur se le représentera de vert vêtu tout entier au printemps, un autre nu en hiver, la rue en plein jour ou borgne la nuit. Libre à celui qui croise ces pages de s´y reconnaître, de s´interroger sur ce qui s´est passé sur le mur, dans la chambre. » Si nous sommes nombreux à suivre le trajet d´écriture de Philippe Maurel, soit via son site, soit via le texte déjà présent sur publie.net  : La Dérive des continents, c´est pour la nouveauté de sa démarche d´investigation, et le choix de ce territoire - pas si éloigné des Nuits d´octobre de Nerval - où le présent de la ville, présent en mouvement, transformation, est saisi dans ses traces vives, déambulations de nuit, signes écrits, silhouettes et paroles, pour y ancrer le texte dans le réel. De cet ancrage, c´est le réel tout entier qu´on secoue : on va relire ce qui compte, les lignes de fracture, la façon dont chaque époque doit reformuler son propre héritage pour devenir elle-même histoire.
    Ici, le texte est violent. Mais cette violence est celle-même dont nous avons hérité : le non-dit de la guerre d´Algérie et ses massacres ou ses tortures discrètes, et la place des Algériens dans la mutation aussi bien industrielle qu´urbaine de la France des années 60, et comment cela s´ancre dans une idée coloniale à relire dans le début du XXème siècle, avec les Kanaks exhibés dans le zoo de Vincennes lors de l´Exposition universelle de 1935. Didier Daeninckx a été le premier à ouvrir ces deux chantiers, mais leur assomption est loin d´être réalisée.
    Le projet de Philippe Maurel pourrait prendre forme d´une épopée : on l´enracine dans d´autres fissures du passé, figures de résistance aussi bien que lecture à cru de l´histoire, voilà Mauthausen aussi bien qu´Albrecht Dürer.
    Philippe Maurel n´est pas le premier dans ces tentatives, dont la bonne intention n´est guère une caution, ni même suffisante à provoquer l´intérêt ou l´urgence de lecture.
    Ainsi, dans ce dépli, les séquences qui closent chaque chapitre, en appelant à la poétique de la prose, mais la niant du même geste en revenant au réel par « les nombres » (c´est d´ailleurs le titre d´un des cinq premiers livres de la Bible).
    La spécificité de Coloniales, c´est d´appréhender chaque strate de ces mutations de l´histoire par leurs traces au présent, sur le pavé même de la ville. Les tranchées de Haussmann et ses Mémoires, puis l´architecture du fer, la création des gares : ici explorées comme une source où viendrait chaque fois se reprendre le récit. Et quand la ville devient mégapole, c´est les grandes surfaces qu´on examine, les galeries de la normalisation sociétale. C´est bien cette continuité, d´où Perec une fois de plus n´est pas absent, qui fait alors de ce texte un dépli imaginaire, nous force à relire les noms, les rues, les parcours, les hommes - la littérature reprenant ses droits pour faire du chemin même une question...
    Se constitue en ce lieu, entre la ville et le récit de l´histoire, un noyau ou une ligne spécifique du catalogue publie.net, atelier à vif - dans ses enjeux urbanistiques comme dans ses enjeux de forme et récit littéraires. Il s´explore avec une écriture qui nativement recourt au vocabulaire numérique, documentation dans le réel même (les photographies noir et blanc insérées

  • Cambouis

    Antoine Emaz

    Qu'Antoine Emaz soit un des principaux poètes au travail en France à l'heure d'aujourd'hui, nul pour le contester.
    L'oeuvre est dense, et majeure. Plaie, Boue, Os, Peau : des titres mots, qui vous prennent. Dedans, chez un éditeur à l'écart, exigeant (Tarabuste, établi dans l'Indre, et travaillant dans la tradition typographique), un travail au blanc, où le silence, la desntité graphique, la restriction à l'essentiel concourent à cette quête radicale où les mots appellent le réel.
    Les amis et les lecteurs d'Antoine Emaz savent (ne serait-ce que par Lichen, lichen (Rehauts, 2006) , que l'atelier d'Emaz est vaste comme les ciels de Loire qui l'entourent. Un lecteur de la langue française, dans son histoire et son épaisseur, où Saint-Simon répond de loin en amont à Reverdy et Du Bouchet. Pour la peinture, vous croiserez Emaz du côté de Klee, autre producteur vaste et essentiel, comme en musique ses carnets vont évoquer Led Zeppelin ou Bach. Dans Cambouis, il parle de ses carnets de 2006, on apprend comme par hasard qu'il s'agit des carnets numérotés 100 à 105.
    C'est à ma requête personnelle, lorsque les éditions du Seuil m'avaient confié la création d'une collection de littérature contemporaine, Déplacements, qu'Antoine Emaz avait commencé de rassembler, dans la suite de carnets accompagnant en temps réel son travail, la fabrique même des livres, mais cette permanente école de vie, ce qui deviendra Cambouis : par le côté massif (43 000 mots, 268 pages dans notre version PDF), il ne s'agit plus de cette prise de notes au quotidien, mais de comment s'articule en permanence le travail même, en quoi il est création, en quoi le poème et vivre interfèrent.
    Je suis très fier, en accord avec les éditions du Seuil, d'en proposer aujourd'hui l'expérience numérique : lecture sur votre ordinateur au format PDF, mais téléchargez et glissez l'epub dans votre iPad, votre Opus ou votre Sony, et ce sont toutes les fonctions du lire numérique - annotations, signets, recherche plein texte, extraits qui sont à votre disposition, le livre devient votre propre atelier, et c'est bien ce qui nous fonde dans l'expérience menée à publie.net.
    Et c'est la synergie que nous souhaitons explorer, susciter : vous pouvez commander parallèmeent le livre (Seuil/Déplacements, février 2009) chez Bibliosurf.com : en cela aussi, nous franchissons aujourd'hui un pas symbolique.
    Voir aussi sur Tiers Livre la réception critique de Cambouis.

    FB

  • Peut-être parce qu'un déménagement c'est comme l'écriture : on se prépare progressivement, parfois longtemps au premier jet, on est violemment embarqué, puis débarqué.

    Sauf que dans le déménagement, c'est la vie matérielle (ce beau titre de Marguerite Duras) qui est renversée : papiers retrouvés, objets enfouis, vies précédentes qui débordent soudain à vos pieds.

    Alors promener avec soi son carnet, tandis qu'on emballe les cartons avant le camion, c'est un sismographe. On ne noterait pas, on ne saurait ensuite s'en souvenir ou retrouver.

    Et voici cette trace sismique de l'infraordinaire. Cinquante cartons numérotés, et la très grande maîtrise de Christine Jeanney, archéologue ou jongleuse, grave comme dans la maladie qui hante ses Signes cliniques ou joyeuse comme dans ses Fichaises.

    Et pour nous, ce travail de plain pied sur les signes du quotidien, la maison par les enfants qui l'occupent. Et après l'intermède camion, les pièces vides dans lesquelles on les ressort, les cartons.

    Le texte porte en exergue : "Du 1er juin 2011, 9h54, au 10 juin 2011, 20h33". Je décide qu'à 22h53 ce texte est en ligne. C'est cela aussi que déplace le numérique : écriture sismique, l'édition suit. Le pari que vous lecteurs aussi, et longtemps.

    FB

  • C'était

    Joachim Séné

    Les textes de littérature qui ont le mieux honoré les contradictions propres au monde du travail, et ce qu'il fait émerger de notre humanité nue, sont ceux qui ne poursuivaient pas le travail lui-même, mais bien leur seul principe littéraire.

    C'est ce qui fait la force et la nouveauté de ce livre de Joachim Séné. Informaticien, il quitte son travail, il y a un an de cela, pour écrire. Son expérience littéraire se développe via son site joachimesene.fr . Mais les fantômes sont coriaces. Il participe à une belle aventure web d'écriture à contrainte, le Convoi des glossolales . Et c'est dans ce mince billet quotidien, cinq lignes à peine, rarement plus, que toute une année il va revisiter, en temps décalé, un an de son ancien travail salarié dans l"openspace.

    Condition moderne du travail : au coeur de la capitale, en vue de la Tour Eiffel, avec la pause clope sur le trottoir et les touillettes de la machine à café. Et pas un travail aux mains noires : le code, les bases de données.

    Alors accordons à Joachim Séné qu'avec "C'était"' nous viendrons lire une expérience formelle dérangeante, la netteté de ce qu'on voit, l'abstraction du monde, le quotidien du corps et des paroles, les chefs et le retour chez soi.

    Mais à l'inverse, qu'il nous accorde de découvrir, dans ces 53 semaines en 5 fragments, sans jamais dire "je", une mise en écriture résolue, politique et tout aussi coriace, du nouveau visage du monde du travail : un monde sans visage.

    FB

  • Abyssal cabaret, c'est une voix qui s'élève sur scène, elle dit que le théâtre s'effondre et que sur les charniers poussent des fleurs .

    L' actrice sait qu'il n'y a « rien à faire sur le théâtre qu'à vivre l'instant », son maquillage coule sous le masque, elle actionne des tiges qui renvoient la lumière, côté cabaret . Côté abyssal , il y a de la glycine qui s'enroule, des remparts, des saisons, les mères de nos mères et les plaines des Ardennes.

    Objet biface, le texte d'Abyssal cabaret mène une double vie.

    Mis en espace par la comédienne et metteur en scène Caroline Lemignard à plusieurs reprises, chacune différente, car travaillée à corps dans sa matière même, et dans la résonnance lumineuse d'un duo sur plateau avec Elisa Bernos, éclairagiste (la part que toutes deux improvisent en font un spectacle unique et recommencé). Mis en bouche avec ce que l'on suppose des voix derrière la voix, figures convoquées extraites du sol. Des retrouvailles plus qu'un hommage, car pas d'apitoiement pesant mais des phrases lancées en appels.

    Ce texte sur Publie.net entame une autre vie, une autre entrée offerte, lente, intime, dans l'écriture de Maryse Hache. Dans sa façon de s'approcher des fleurs et de ceux qui se tiennent sous terre, intensément. Sa façon légère d'être grave, d'hurler au loup dans la montagne violette, de taper du pied, de lancer un cercle et des écureuils . Il le faut bien pour accueillir une marchande de couleurs tuée par la mort .



    L'Abyssal cabaret et ses couches successives, il y a tant d'insondable, on s'en approche, sans s'écarter du sol (le cabaret est là pour retenir), un équilibre si fragile, élégant, charnel, beau, tellement humain. C'est Maryse Hache à lire et écouter, et ceux et celles qui l'accompagnent, les fantômes avec les vivants.

    « tu sais bien que costumes sont accoutrements que bouches crachent supplices plutôt que chansons et pourtant tu chantes » Christine Jeanney

  • Qu'est-ce qu'inventer, dans notre condition d'artistes d'aujourd'hui ?

    On le sait, le meilleur c'est souvent lorsqu'on est ensemble, qu'on reçoit et qu'on propose du même mouvement. Et c'est ce que les musiciens peut-être nous apprennent eux d'abord.

    Nous voilà donc empruntant les outils des autres disciplines, et pourtant nous savons bien que c'est la nôtre qui compte comme chemin essentiel, le creusement solitaire, l'expérience de soi.

    En voilà, des mots graves, pour présenter Jean-Jacques Birgé : alors que "La corde à linge" c'est aussi très drôle, et c'est aussi un périple avec îles et utopies, et même un peu de science-fiction et quelques soucoupes volantes. Le dernier chapitre, magnifique, c'est sur le retour impossible : métaphore de l'artiste.

    Voilà : nous invitons sur publie.net un artiste des plus inclassables. Il est compositeur, musicien, mais aussi réalisateur, et tout aussi bien écrivain bien sûr. Dans son blog, drame.org , l'art, le sien et celui des autres, et un fil plus secret : la fiction.

    Gwen Catala (pour publie.net) et Jean-Jacques Birgé ont composé cet objet neuf, où on navigue par une carte. Des photographies entraînent la fiction, ou bien le contraire. Des musiciens amis de Jean-Jacques viennent s'insérer dans les chapitres, et proposer d'autres voyages (joie d'accueillir ainsi l'immense violoncellliste qu'est Vincent Segal).

    Est-ce un livre, est-ce un monde ? Et qu'est-ce qui vient résonner en retour de la fabuleuse boîte ouverte, vers nos univers plus intimes, qu'ils soient d'écriture, d'images ou de musiques ?



    La corde à linge ? Un terme de musicien, voir le début du texte. Mais aussi celle que Louis-Ferdinand Céline avait tendu au-dessus de sa table, pour accrocher et classer les liasses de feuillet en cours d'écriture.

  • Ce serait le deuil, mais aussi l'envers du deuil.

    En cela, non pas l'expérience de l'autre, l'expérience autobiographique de l'auteur, mais notre propre expérience à tous : le deuil est aussi l'ouverture d'une enquête. Notre liberté d'aller vers la part inconnue du visage disparu.

    Nulle déploration ici. L'enquête concerne soi-même : ce qu'on apprend de soi-même dans une telle traversée, et ce qu'il faut matériellement faire, de la toilette mortuaire aux formulaires administratifs, crudité des appartements vidés. Mais l'enquête concerne soudain le plus proche, reçu comme un étranger : celui qui vient de partir, une vie tout entière se dessine, dont nous étions absents.

    On connaît Martine Rousseau comme fondatrice avec Olivier Houdart du blog Langue Sauce Piquante, dans lequel les correcteurs du journal Le Monde nous initient à tant de secrets de la langue. Ici, elle l'affronte pour elle-même. Texte semé ou troué de photographies d'archives familiales qui multiplient le chemin, et déplient le texte dans un univers numérique qu'on découvre comme en relief (création epub Gwen Catala).

    L'expérience commune, au prix de la traversée funambule qu'on accomplit soi-même, pour laquelle on est seul, et que l'écriture vient rejoindre. Alors, l'expérience commune au sens strict : portrait d'époque, portrait de ville, partage pour qui vient ici lire - le mort dont il est question, en tournant le dos à la narratrice, nous tourne aussi le dos, on peut dialoguer avec les nôtres.

    FB

  • C'est une voix en lutte contre la pensée qui décortique, la pensée qui règle et organise le monde, la ville, notre présent. Mais on ne mène pas cette lutte à distance : on va tout auprès, tout contre de ce qui plie, craque, grince, tranche. On bat la mesure.

    Et on oppose le corps. La langue de François Bonneau est charnelle, composée d'odeurs, de peaux, de membres et de chiens, de frottements. Tout se passe bien sûr dans le micro, dans le menu. Henri Michaux est allé déjà dans ces zones, avec ses Meidosems : en agrandissant notre regard, on découvre des mondes inédits à figurer. Ainsi les Millimètres : on ne sait exactement ce que c'est, mais cela passe entre les corps, entre les temps, comme des déplis microscopiques.

    Le tissage même du texte est millimétré. Chaque fragment porte un numéro (1.1, ou 5.3, par exemple) dont les nombres (avant et après le point) correspondent à deux paramètres qui se combinent et forment une sorte de table chiffrée où les fragments se disposent. On peut lire le texte horizontalement (c'est-à-dire linéairement) ou bien verticalement (en suivant les liens internes associés aux nombres). On peut aussi créer notre propre parcours éclaté en suivant les associations de mots-liens.

    Mahigan Lepage

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