Galilee

  • Non-dit

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    Depuis plus de trente ans maintenant, Michel Onfray a donné des centaines d'entretiens dans la presse écrite ou les medias audiovisuels. La plupart du temps, les journalistes qui l'interrogent lui demandent de commenter l'actualité ou de résumer ce qu'il a déjà écrit dans le livre pour lequel il est invité.
    Fort de sa connaissance du corpus des oeuvres du philosophe, Henri de Monvallier, qui a dirigé son Cahier de L'Herne en 2019, lui propose ici un exercice différent : à travers une série d'entretiens amicaux, dire ce qu'il n'a pas écrit sans lien direct avec l'actualité, de sa méthode de travail aux projets à venir en passant par les angles morts de la Contre-histoire de la philosophie et son rapport à la poésie.

  • Si elle n'était qu'une affaire d'image, de signes ou de représentation, si elle n'avait pas intrinsèquement partie liée avec la liberté humaine, avec la libération même de cette liberté, sans doute la peinture n'aurait-elle pas pris l'importance qu'elle possède, depuis une certaine date, aux yeux de l'humanité.
    Cette date est celle de l'invention du tableau, qui donne à l'acte de peindre toute sa modernité.
    Mais de quelle liberté s'agit-il ?
    Voici la réponse qui est exposée et discutée ici : la liberté qui se libère devant le tableau est celle du regard - un regard qui n'est pas là pour voir mais pour garder et sauvegarder le miraculeux de la présence. Un regard que le tableau a surtout la tâche de faire naître dans tous les yeux qui s'efforceraient de lui faire face.

  • La pensée de Heidegger est indissociable de l'histoire de la philosophie. Elle ne saurait se comprendre autrement que comme une « répétition » de la question du sens de l'être demeurée occultée depuis Aristote jusqu'à Nietzsche. Répéter l'histoire de la philosophie ne signifie nullement réitérer la manière dont cette histoire s'est déployée, mais lui donner une orientation déterminée : la rappeler à sa vérité initiale. C'est ainsi que son oeuvre est marquée par les alliances et les ruptures entre le destin de la Grèce et l'appel de l'alémanité, entre l'« impensé » de la métaphysique et l'éclosion de la vérité de l'être. Or, c'est dans ce geste que nous voyons proliférer un antijudaïsme et un antisémitisme animés par deux modalités de dénégation distinctes mais intimement liées : la forclusion et l'« auto-annihilation » du judaïsme. En ce sens, l'antijudaïsme et l'antisémitisme s'inscrivent à même l'extension de la pensée de l'être.

    Nous voyons en Heidegger un adversaire privilégié : nous engageons une lecture interne des suppositions et des conséquences de sa pensée de l'histoire tout en proposant d'autres pistes de réflexion face à la singularité de l'autre et de l'événement historique. Il ne s'agira plus de comprendre ceux-ci au sein d'une histoire de la vérité de l'être, mais d'orienter la philosophie vers un questionnement hyper-critique. Celui-ci se mesure chaque fois singulièrement à ce qui, au coeur du présent, nous reviendrait et nous adviendrait des événements passés et à-venir dans l'histoire. Notre recherche entend ainsi autoriser une pensée philosophique où chaque événement historique commanderait une singulière justice et une responsabilité sans réserve au nom de ceux qui sont déjà morts et devant ceux qui ne sont pas encore nés, pas encore présents ni vivants, victimes ou non de l'histoire qui vient.

  • La publication d'un Carnet soviétique écrit lors d'un voyage effectué en URSS en 1983 est l'occasion pour Michel Onfray de critiquer ce qu'il nomme la gauche bifide, l'une libérale, l'autre robespierriste, au nom d'une autre gauche : celle de l'individualisme libertaire. Pour ce faire, il faut penser l'impensé de la gauche.
    Penser l'impensé de la gauche, est-ce vouloir la fin de la gauche ? Est-ce être de droite, selon la formule d'une certaine gauche qui se voudrait intellectuellement homicide pour qualifier quiconque ne souscrit pas à leurs mythologies, à leurs mensonges, à leurs dénégations ? Est-on de droite parce qu'on n'apprécie ni le tribunal révolutionnaire, ni la guillotine, ni le gouvernement révolutionnaire de 1793, et qu'on préfère la gauche des girondins, celle de Condorcet par exemple ? Est-on de droite quand on rappelle qu'au XIX e siècle, la colonisation est voulue par une gauche qui estime qu'elle exporte ainsi les valeurs de la Révolution française et qu'on préfère la gauche anticoloniale de Clemenceau à celle de Jules Ferry ?
    Est-on de droite quand on n'oublie pas que la gauche a voté les pleins pouvoirs à Pétain et qu'on lui préfère la gauche des quatre-vingt parlementaires, dont Léon Blum, qui ont voté contre ? Est-on de droite quand on se rappelle que la gauche était grandement antisémite et qu'on lui préfère une gauche philosémite comme celle de Bernard Lazare ? Est-on de droite quand on se demande ce que signifie « socialisme » dans « national-socialisme » et qu'on lui préfère la gauche de la Rose Blanche d'Inge Scholl ? Est-on de droite quand on garde la mémoire qu'en vertu du Pacte germano-soviétique, le PCF a défendu pendant deux ans une politique de collaboration avec l'Occupant nazi en France et qu'on lui préfère le communiste Georges Politzer qui est entré dans la clandestiné dès 1940 ? Est-on de droite quand on s'effare du nombre de gens de gauche qui, ayant connu la Première Guerre mondiale, se sont engouffrés dans la collaboration par pacifisme et qu'on leur préfère le général de Gaulle, ancien combattant de 14-18 et auteur de l'Appel du 18 juin ? Est-on de droite quand on pointe que les socialistes et les communistes étaient opposés à la décolonisation en Algérie dès 1945, qu'ils ont justifié la Guerre et la torture dans ce pays, que le PCF a refusé l'appel à l'insoumission des 121 et qu'on leur préfère les signataires de ce fameux texte initié par Dionys Mascolo et Maurice Blanchot ? Est-on de droite quand on refuse le virage de la rigueur libérale voulu par les socialistes en 1983 et le renoncement à la souveraineté française avec le Traité de Maastricht en 1991 et que l'on préfère la ligne républicaine de Jean-Pierre Chevènement ? Est-on de droite quand on estime que L'Archipel du Goulag dit la vérité du système marxiste-léniniste et que l'on préfère les dissidents, fussent-ils catholiques et de droite, aux commissaires du peuple ? Est-on de droite quand on refuse la marchandisation du corps des femmes et le commerce des enfants et que l'on préfère se retrouver aux côtés de Sylviane Agacinski qui s'y oppose ? Est-on de droite quand on ne souscrit pas à l'islamo-gauchisme et à ses options misogynes, phallocrates, antisémites, belliqueuses, homophobes, et que l'on préfère l'islam hédoniste du poète Adonis ? Est-on de droite quand on refuse de soutenir les crimes terroristes de Cesare Battisti et que l'on préfère l'action non-violente comme Albert Camus ? Est-on de droite quand on déplore que le retour du refoulé maastrichien exprimé par les Gilets Jaunes soit traité par le mépris et l'insulte, puis par la répression policière armée, et que l'on préfère la compagnie de Jean- Claude Michéa qui les comprend et les soutiens ? Ou se contente-t-on de faire l'histoire de la gauche et de rappeler que ce réel, son réel, a bien eu lieu ?
    Penser l'impensé de la gauche, c'est vouloir la fin de cette gauche bifide, avec une langue libérale et une langue robespierriste. Ma gauche ne fait pas partie de cette gauche bifide, elle en et même très exactement l'antipode. C'est celle de l'individualisme libertaire qui se trouve forte de singularités qui installent dans l'Histoire leur révolte et leur rébellion, leur insoumission véritable et leur indocilité concrète au nom de la liberté. Il n'y a pas de liberté pour le peuple sous le joug de l'État maastrichien ni derrière les barbelés pour l'heure seulement idéologiques des robespierristes.
    Voline avait bien raison - c'était la leçon de sa Révolution inconnue qui fut mon livre de chevet lors de ce séjour en URSS , c'est son esprit libertaire qui m'a animé et m'anime encore, jusqu'à cette heure où je vois les Gilets Jaunes mourir d'avoir été mordus par Macron puis étouffés par les anneaux constricteurs de Mélenchon.

  • L'aliénation

    Jacques Oury

    Depuis mes premiers pas dans le champ psychiatrique, en 1947, il m'a paru nécessaire de mieux cerner le sens du concept d'aliénation. En effet, ses acceptions étaient souvent approximatives - sans parler de l'interdit prononcé à son égard en 1932 par l'idéologie stalinienne. Depuis 1948 - au moment de la condamnation de la psychanalyse par le « jdanovisme » - j'ai insisté sur la distinction entre « aliénation sociale » et « aliénation psycho pathologique ». Prise de position fondamentale, d'autant plus qu'une vingtaine d'années plus tard les « antipsychiatres » considérèrent les « maladies mentales » comme simples effets des problèmes de société : thèse qui constitue l'un des facteurs de la confusion actuelle entre resocialisation et soins. Il est nécessaire de proposer quelques jalons pour lutter contre un processus de « déspécification » du fait psychiatrique. En effet, sur la base d'une idéologie médicale rudimentaire, cette attitude conduit à une hyperségrégation sous le couvert d'une technique « moderniste » taillée dans le « bon sens » médiatique et le consensus des bien-pensants. Le mot « aliénation », d'origine latine, apparaît dans plusieurs domaines : juridiques, métaphysiques, esthétiques, religieux. Mais nous nous appuyons surtout sur les expressions germaniques, celles reprises par Hegel, puis Marx. L'étude des processus, des contextes sociaux qui sont en jeu dans cette sorte de « sémiose », est d'autant plus importante que l'analyse de l'aliénation sociale est la base même de toute « analyse institutionnelle » Reprise du séminaire de Sainte-Anne (1990-1991), L'Aliénation se propose comme une introduction au problème, traditionnel, des rapports de l'homme et de son milieu. Ici, la pertinence des élaborations métapsychologiques de Freud et l'approfondissement logique de Lacan permettent de saisir le processus « aliénatoire », lequel ne peut se dialectiser que dans son articulation avec la « séparation ». Ainsi s'éclaire la relation paradoxale entre le « socius » et le « singulier », et ses conséquences dans le champ de la psychopathologie.

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  • De l'erotique

    Paul Audi

    Désirer s'aimer clôt un cycle de réflexions consacrées à la question de l'amour humain. Il forme le troisième volume d'une trilogie dont le principe général se sera révélé après coup. De cette trilogie qui pourrait s'intituler Le Désir d'aimer, le premier volume est paru sous le titre Le Théorème du Surmâle en 2011 ; quant au deuxième volume, Le Pas gagné de l'amour, il a été publié en 2016.
    Ces réflexions n'envisagent jamais l'amour comme un sentiment ou une passion, ni comme un état psychologique ou une condition d'existence, mais comme un pur événement. Un événement à part entière, dont la « positivité » intrinsèque et absolue - et qui n'est pas affirmée sans aplomb - tient à sa capacité à dépasser les antithèses courantes telles que, par exemple, l'affirmation et la négation, la passivité et l'activité, le naturel et le factice, la pulsion de vie et la pulsion de mort, le possible et l'impossible, le sens et le non-sens. En outre, dans chacun des trois ouvrages cités, un même fil conducteur coud entre elles les étapes du questionnement, à savoir le passage éventuel du désir à l'amour. C'est qu'à l'amour, qui est toujours subversion du désir, préside un désir qui n'est pas encore de l'amour.
    Toutefois, ici, si le thème est resté inchangé, la perspective s'est sensiblement déplacée : le passage du désir à l'amour y est examiné au prisme de l'érotisme. À ce titre, en conclura-t-on que la réflexion - menée sous la forme d'un « entretien infini » - qui prend en vue l'acte de faire l'amour, qui le considère dans ses tenants et ses aboutissants, donne raison au mot d'André Breton selon lequel « l'étreinte de chair, tant qu'elle dure, défend toute échappée sur la misère du monde » ?

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  • La révolution informatique et l'explosion d'Internet, deux formidables avancées technologiques, produisent des « dommages collatéraux » d'énorme envergure. Nul n'ignore, par exemple, que la protection de notre vie privée est désormais menacée par la surveillance permanente à laquelle nous soumettent ces merveilleux outils (smartphones, tablettes, ordinateurs) qui ont, apparemment, élargi notre espace de liberté... Mais on imagine mal à quel point nous sommes espionnés. Et donc contrôlés.
    Dans un texte fort documenté, nourri d'exemples tirés d'expériences concrètes, Ignacio Ramonet dénonce ce nouvel « empire de la surveillance » qui défie les citoyens, restreint leurs droits civiques et met en péril une certaine conception de la démocratie. À l'appui de ses thèses, l'auteur convoque deux grands témoins avec lesquels il s'entretient : Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, et Noam Chomsky, l'un des plus grands intellectuels de notre temps.
    Aussi bien Assange que Chomsky confirment le péril que représente, pour les individus libres, cet « empire de la surveillance », un monstre qui possède cent mille yeux et cent mille oreilles. Et qui ne dort jamais.

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  • Et j'ai lu tous les livres

    Paul Audi

    À un siècle de distance, ponctué par trois guerres entre la France et l'Allemagne, mais surtout marqué par l'existence de la Shoah, un poète de langue française, Stéphane Mallarmé, et un poète de langue allemande, Paul Celan, ont été conduits, presque à leur corps défendant, à devoir éprouver les limites de la littérature, en l'occurrence la finitude du poétique, dans son affrontement à l'irreprésentable de la vie et de la mort. Mais est-ce bien parce que l'un estimait avoir déjà lu le meilleur, et l'autre avoir déjà vu le pire, que leur différend, à supposer qu'il existe, peut réussir à nous éclairer sur la finalité, proprement esth/éthique, de toute création humaine ?

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  • Le pas gagné de l'amour

    Paul Audi

    L'homme considéré comme un être parlant et désirant est un thème qui a donné lieu, ces dernières décennies, à des analyses d'envergure dont un des effets les plus notables est d'avoir redonné à la différence des sexes sa part d'énigme. Mais c'est peu dire que nous sommes loin d'en avoir fait le tour. Les récentes spéculations sur la notion de genre ne semblent pas même vouloir se préoccuper de dissiper l'obscurité dans laquelle se tient encore l'essence du désir.
    Certes, nous connaissons désormais un peu mieux les liens unissant le désir et la répétition où se signale un symptôme. Mais qu'en est-il de l'amour quand le désir dont il se soutient parvient à franchir le mur de la répétition ? À quel type de réjouissance a-t-on alors affaire ?
    Il nous a semblé que la question de l'essence du désir devait faire place maintenant à celle de son « ipséité ». D'autant que la question de son ipséité - Qui est le désir ? - n'est pas sans éclairer d'un jour nouveau la question plus traditionnelle de son essence. Donc aussi bien celle de l'amour dont le désir est la raison.
    Dire que le désir est la raison de l'amour ne suffit cependant pas. Pas plus qu'il ne faudrait se contenter de reconnaître le caractère libidinal de l'économie du monde humain. Que le monde des hommes soit un monde du désir, cette conviction, on le sait, nous aura été transmise par une philosophie dont nous nous reconnaissons volontiers les héritiers. Mais que ce monde du désir ne soit pas exclusivement affilié au sexuel, donc à la différence, que ce monde ne soit rien de moins que celui où le désir vient miraculeusement s'accomplir dans la réjouissance de l'amour, voilà où se dresse pour nous la grande nouvelle, la bonne nouvelle.
    Ce court essai prolonge la réflexion menée en 2011 dans Le Théorème du Surmâle, ouvrage qui avait déjà pour thème cette invention considérable du désir qui s'appelle l'amour. Cette invention y était alors appréhendée au travers de ce que suggérait de comprendre d'un séminaire de Jacques Lacan - Encore, tenu en 1972 et 1973 - la lecture du roman d'Alfred Jarry, Le Surmâle, paru en 1902. À présent, il s'agit de « tenir le pas gagné », pour reprendre la formule de Rimbaud 1, en tablant sur d'autres éléments de compréhension qui touchent moins à la psychanalyse qu'à la philosophie.
    Mais n'est-ce pas justement cela - tenir le pas gagné sur ce qui n'est jamais déjà « gagné », c'est-à-dire obtenu, donc sur ce qui doit être arraché de haute lutte et conquis pour toujours - que l'amour demande secrètement à tout un chacun ? L'amour, n'est-ce pas en effet ce qui - à distance de tout cantique, comme dit aussi Rimbaud - exige que l'on en soutienne la gageure - disons mieux le miracle - en faisant feu de tout bois ?
    Il est vrai que cette demande s'élève avec d'autant plus d'insistance que l'amour se laisse lui-même définir comme ce « pas » que le désir gagne sur sa propre satisfaction fantasmatique, comme ce saut que le désir ose accomplir au-delà du point de butée où il arrive si souvent à la pulsion sexuelle de tourner court.
    Ici, deux courts textes - à l'origine des « causeries » sur le fait que l'amour n'assure aucun acquis au désir - viennent compléter le texte principal intitulé « Cette réjouissance qu'est l'amour ».

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  • " Les juifs ", minuscule, pluriel, guillemets.
    Pas les juifs réels. Ce qui fait que, des juifs réels, l'Europe ne sait que faire (les convertir, les expulser, les intégrer, les exterminer).
    " Les juifs " comme ce qui rappelle qu'on oublie quelque chose, qui n'est rien, seulement la Loi. La Loi de ne pas oublier. Comme ce qui, bon gré mal gré, témoigne qu'on en est l'otage. De là le scandale. La pensée de Heidegger est tout attachée à rappeler ce qu'il y a d'oubli dans toute philosophie, toute représentation, toute politique.
    D'oubli de l'être. Comment a-t-elle pu se prêter activement à la politique nationale-socialiste ? Comment a-t-elle pu oublier, ignorer jusqu'au bout, l'extermination de ceux qui rappellent l'Oublié ?.

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  • La pensée et la réalité s'éloignent l'une de l'autre à une vitesse Grand V, selon un mouvement strabique divergent. La pensée louche sur sa perplexité abyssale, et la réalité devient de plus en plus louche.
    Le seul moment fantastique est celui du premier contact, quand les choses ne se sont pas encore aperçu que nous étions là, quand elles ne se sont pas encore rangées par ordre d'analyse - ou, pour le langage, quand il n'a pas encore eu le temps de signifier - ou, pour le désert, quand son silence est encore intact et que notre absence n'est pas encore dissipée. Mais cet instant est éphémère, immédiatement révolu. Il faudrait n'être pas là pour le voir. Seuls peut-être les fantômes ont cette jouissance exceptionnelle. Et seul le fragment est assez rapide pour le saisir.

    Deuxième volume du journal d'un intellectuel, où les fragments de la réflexion philosophique croisent au gré du temps les événements de l'histoire.

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  • Est-ce un hasard si la crise du réalisme romanesque et pictural en Europe coïncide avec la fin de la monnaie or ? N'y a-t-il pas là un effondrement des garanties et des référentiels, une rupture entre le signe et la chose qui défait la représentation et inaugure un âge de la dérive des signifiants ?
    Dans une première partie, l'auteur montre comment Les Faux Monnayeurs d'André Gide est, à ce titre, une oeuvre exemplaire : le langage et la monnaie, dans leur statut étroitement homologique, sont atteints ; mais aussi la valeur de la paternité et toutes les autres valeurs qui règlent les échanges, trahissant une crise fondamentale qui est aussi celle du genre romanesque. Dans la deuxième partie, nous découvrons comment, grâce à cette rupture historique entre « le langage or » d'un Zola ou d'un Hugo et « le langage jeton » de Mallarmé, Valéry, Saussure et quelques autres, il devient possible de rendre compte des traits majeurs de notre façon de symboliser.

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  • Pierre Bouvier présente dans ce texte ses pérégrinations « buissonnières » de la fin des années 1960 au début des années 2000.
    Elles dessinent les suites de l'adolescence tardive jusqu'à la maturité, ses fragilités et facondes, et les chemins de traverse empruntés vers une lente insertion dans le monde des adultes, en l'occurrence celui, en filigrane, de l'université.
    Sans renier ses aspirations poétiques et picturales, l'auteur-socioanthopologue relate ces parcours erratiques, ceux d'un petit bourgeois marqué par Mai 68, ses persistances et ses défaites prometteuses. Ces dernières sont celles qui se disent d'ailleurs aujourd'hui dans les multiples turbulences qui secouent les continents : des Indignados au Gilets jaunes, des protestataires de Wall Street à ceux de Hong Kong, des foules d'Alger à celles de Santiago du Chili.

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  • « Christian Dotremont laisse quantité de papiers illisibles. Tant qu'une écriture ne se dirige pas vers le typographe intermédiaire, elle ne regarde que l'écrivain, - lequel renonce à un projet pour un autre, à un poème pour une lettre, pour un voyage (il est libre), ou pour mourir. Alors adieu lecteurs !
    Lecteur frustré, je me suis appliqué à déchiffrer quelques malheureux feuillets qui eussent passé du côté de l'engloutissement ou simplement de l'inaperçu, ce qui revient au même. Au fil secret de la plume de Dotremont, souvenirs, idées et coïncidences viennent reformer le plan foisonnant d'une construction laissée à l'abandon : «Cobra-forêt». Ma transcription a fait disparaître quelques obscurités. Je m'en étonne encore. «Toute découverte devient évidence.» » P. A.

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  • L'exposition d'« art dégénéré » de Munich, juillet 1937, est bien connue. Elle a fait l'objet de multiples publications et commentaires, et même de reconstitutions. Elle figure dans les programmes scolaires. Et cependant, il lui est donné une lecture qui, sans être fausse, loin de là, occulte le sens profond que les nazis lui donnaient et qu'il est toujours dangereux de ne pas voir.
    Car il ne s'agit pas seulement d'une machine de guerre contre l'art contemporain et ses artistes, mais de faire la preuve par l'exemple de peintures, sculptures, dessins, textes, de l'effet sur le peuple, sur le Volk, sur la communauté du peuple assemblée derrière son Führer, de ce que donne en actes artistiques la perversion par le sang, autrement dit le métissage du non-aryen.
    Heureusement pour nous, ce que les nazis ont cru être un art corrompu, bon pour le bûcher, s'avère n'être rien de moins que l'art vivant du XX e siècle, un art foisonnant, inventif, novateur, l'un des plus riches de toute l'histoire de l'art.

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  • Psychedelia

    Ali Mitchell

    De quel artifice le paradis se grime-t-il ?
    De quel ciel le champignon défendu est-il l'artisan ?
    De quel combustible les visions s'embrasent-elles ?
    De quel feu le monde est-il rénové ?

    Une enquête sur le roman que se raconte l'ivresse psychédélique ?
    Romanquête ou historiographie ?

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  • « Penser et écrire l'impossibilité de véritablement penser et écrire l'impossibilité de véritablement penser et écrire.
    Ce livre se commence et se termine ici, dans ce texte de présentation.
    Voir sa préface. » Stéphane Sangral.

    Creusant ces matériaux que sont la pensée et le langage avec ces outils que sont le langage et la pensée, Stéphane Sangral creuse également, dans cette boucle infernale et fascinante, une brèche. Peut-être peut-on résumer ce livre, peut-être même toute l'oeuvre sangralienne, à l'exploration minutieuse de cette brèche...

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  • Par ce livre-charnière qui traverse les thèmes dominants de son oeuvre, les visitant, les corrigeant, les revitalisant si la nécessité des temps s'en fait sentir, Jean Baudrillard cherche à se « mettre dans la position d'un voyageur imaginaire qui tomberait sur ces écrits comme sur un manuscrit oublié et qui, faute de documents à l'appui, s'efforcerait de reconstituer la société qu'ils décrivent ».

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  • Douze articles sur la question algérienne publiés par Socialisme ou barbarie entre 1956 et 1963. Mohammed Ramdani, étudiant algérien, les rassemble et les présente. Lyotard y ajoute quelques observations dans une préface écrite en 1989.
    Analyse d'une guerre révolutionnaire en situation coloniale, faite à chaud pendant sept ans. On y voit travailler la pensée du groupe « Socialisme ou barbarie » en prise sur l'événement.
    Examen scrupuleux et récurrent des groupes, des stratégies, des passions qui tiennent tout un peuple entre vie et mort pendant huit ans et donnent naissance à la Cinquième République. Une clairvoyance d'amoureux.

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  • Prié d'exposer sa position en « théorie critique », Jean-François Lyotard raconte à ses amis du Critical Theory Institute de l'Université d'Irvine, Californie, pourquoi et comment il n'en a pas.
    Cheminements entre littérature, esthétique, éthique et politique pendant quelque cinquante ans. Une ébauche et une esquive de biographie intellectuelle en style « direct libre ».

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  • « Devenir écrivain, telle est l'ambition du chat Murr mis en scène par Hoffmann dans une oeuvre puissamment subversive, d'une extraordinaire modernité.
    Chat : masque «hypocrite» qui tourne en dérision les comportements humains, renverse les hiérarchies, remet le bipède-homme à sa place en s'emparant de ses plumes ! Griffe féroce, diabolique, mortifère, qui déchire le livre, taille en pièces le volume clos : le chat Murr, greffant son autobiographie sur celle de Kreisler-Hoffmann, produit un livre monstrueux, une biographie bâtarde qui brouille les frontières de l'humanité et de l'animalité, de la vie et de la mort. Griffures qui écorchent le nom propre d'un auteur unique, raturant toute trace «biographique». Le Chat Murr, étoffe double face, tissée de façon rhapsodique, parodie du «roman de formation», transforme radicalement l'espace de l'écriture et de la lecture, entraîne le Livre dans la dérive de la folie et du rire. » S. K.

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  • Mai 68

    Pierre Bouvier

    En 1968, le Comité d'Action étudiants-écrivains, à la suite de ses réunions, a donné lieu à des publications dont principalement un bulletin intitulé Comité, ainsi qu'une seconde livraison, en 1969. Le premier a été partiellement republié dans la revue Lignes, alors que le second demeurait inédit.
    Y ont participé, à la Sorbonne puis au siège de l' UNEF , rue Soufflot, entre autres, dès le début ou ultérieurement sous des formes diverses (implication directe par le biais de textes ou de témoignages ou sous la forme de signature) : Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Dionys Mascolo, Marguerite Duras, Maurice Blanchot, Daniel Guerin, Marc Pierret, Jacques Bellefroid, Philippe Gavi Jean Schuster, Georges Lapassade, Bernard Dort, Robert Antelme et beaucoup d'autres écrivains et étudiants.
    Par ailleurs, à l'annexe de la faculté de lettres à Censier, un « Comité-poésie» s'est constitué et a produit de nombreux tracts poétiques ronéotés sur place et diffusés vers divers Comités d'Action de quartier ou d'entreprise. De plus le « Co-poésie Censier » a recueilli un grand nombre de textes pour la plupart inédits. Un cahier intitulé La Crapouille est paru et, ultérieurement, un débat a été organisé avec des membres du comité de rédaction de la revue Action poétique et des participants du « Co-poésie Censier » (Action poétique, n° 43, 1970).
    Ces éléments se retrouvent dans les manifestations artistiques engagées par le Salon de la Jeune Peinture restées, peu ou prou, sous le boisseau, telles qu'une exposition Octobre 68 tenue à la Cité universitaire internationale du boulevard Jourdan ou le Salon Police et Culture de la Jeune Peinture dans les sous-sol du musée d'Art moderne, quai de New York. Un Front Culturel a regroupé des acteurs de divers domaines de la création culturelle et artistique À l'heure où beaucoup de choses, souvent superficielles et très souvent approximatives, se disent ou s'écrivent autour des années 68, il est judicieux de rééditer ces documents socioanthropologiques extrêmement rares.

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