ZONES SENSIBLES

  • Le 6 avril 1909, l'exporateur blanc Robert Peary a conduit une expédition qui, pour la première fois, a atteint le pôle Nord en traîneau à chiens. Dès son retour, il suscite la polémique avec Frederick Cook, un autre explorateur qui, lui aussi affirmait avoir atteint le pôle nord, le 21 avril 1908. La controverse sera tranchée par le congrès des États-Unis, qui fait officiellement de Peary le premier vainqueur du pôle Nord.

  • "Voici un livre qui donnera le vertige à ceux qui sont habitués aux standards de l'histoire culturelle", écrit Jacques Rancière dans la préface de "Peaux blanches, masques noirs". 1820, New York, marché Sainte-Catherine : près du port, des " nègres " dansent pour gagner quelques anguilles. A l'origine monnaie d'échange, ces danses deviennent une marque culturelle pour le lumpenprolétariat bigarré fasciné par le charisme et la gestuelle des Noirs.
    Fin du XXe siècle, de part et d'autre de l'Atlantique et sur MTV : Michael Jackson et M. C. Hammer se déhanchent avec des pas de danse et des gestes identiques aux danseurs d'anguilles. Pourquoi ces gestes ont-ils perduré ? Quels processus d'identification ont-ils mis en uvre ? A qui appartiennent-ils ? Aux Noirs qui les ont créés, ou aux Blancs qui, une fois grimés en noir (le blackface), les ont copiés et assimilés ? Peaux blanches, masques noirs, à travers l'histoire des ménestrels du blackface et des lieux fondateurs de la culture américaine, explore cette longue mutation d'un lore limité aux frontières d'un marché multi-ethnique en une véritable culture populaire atlantique où l'échange et la reconnaissance de gestes signent une appartenance - le lore étant, au contraire du folklore, non pas la propriété d'un peuple, mais une matrice de savoir, de récits et de pratiques qui est tout entière affaire de circulation.
    Esclaves ou nouveaux affranchis noirs, mariniers ou commerçants blancs, tous vivaient dans les mêmes conditions d'une classe ouvrière luttant pour que la culture dominante les laisse libres d'échanger les marques de reconnaissance culturelles qu'ils partageaient. Du sifflement de Bobolink Bob sur le marché Sainte-Catherine à celui d'Al Jolson dans Le Chanteur de jazz, du Benito Cereno de Melville au Minstrel Boy de Bob Dylan, des peaux d'anguilles portées en guise de serre-tête aux dreadlocks afros, William Lhamon offre ici une fascinante anthropologie de ces signes culturels qui, après avoir vaincu les forces d'oppression qui tentaient de les étouffer, font aujourd'hui partie de notre quotidien.

  • Dans le prolongement de l'Occupation du monde paru en 2018, Généalogie de la morale économique expose quelques-unes des voies par lesquelles s'est constitué l'imaginaire économique qui gouverne les sociétés occidentales et entrave l'appréciation de la catastrophe environnementale produite par l'expansion du capitalisme industriel et financier. Nous avons à déchiffrer, pour parler comme Walter Benjamin, l'affinité qui a permis au capitalisme de proliférer comme un parasite sur le christianisme.

  • Le chercheur questionne les fondements de l'anthropologie, dont les outils reposent sur les capacités humaines et qui deviennent inopérants dès lors que les recherches portent sur les relations avec d'autres êtres vivants. Une réflexion qui invite à penser le monde différemment.

  • La pandémie de grippe est un des événements qui suscitent une mobilisation au niveau global. Le caractère cyclique des pandémies - la « grippe espagnole » en 1918, la « grippe asiatique » en 1957, la « grippe de Hong Kong » en 1968 - a conduit les experts à penser qu'une nouvelle pandémie était imminente, et qu'elle tuerait des millions de personnes. La question, pour les autorités de santé globale, n'est pas tant de savoir quand et où cette pandémie commencerait, mais si nous sommes prêts pour ses conséquences catastrophiques (l'apparition d'un nouveau coronavirus en Chine fin 2019, source d'une nouvelle pandémie mondiale déclarée en janvier 2020, va permettre de mesurer si les autorités sont réellement prêtes à affronter un tel événement). Les Sentinelles des pandémies montre, avec les méthodes de l'anthropologie sociale, comment les techniques de préparation pour une pandémie de grippe ont transformé nos relations aux oiseaux. Des milliards de volailles ont été tuées à travers le monde pour éviter que des pathogènes potentiellement pandémiques ne passent la frontière d'espèces, et les oiseaux migrateurs ont été surveillés pour comprendre la diffusion des virus de grippe en-dehors de leur lieu d'émergence. L'anthropologie sociale, en tant qu'elle produit du savoir sur les similarités et les différences entre les humains et les autres animaux, peut prendre les pathogènes franchissant les barrières d'espèces comme point de départ d'une enquête sur les transformations des relations entre humains et non-humains.
    Ce livre est basé sur une recherche ethnographique conduite à Hong Kong, Taiwan et Singapour entre 2007 et 2013. Après la crise du SRAS en 2003, ces trois territoires ont investi dans les techniques de préparation à une pandémie de grippe en surveillant les virus de grippe aviaire venant de Chine, où le nombre de volailles domestiques a dramatiquement augmenté au cours des quarante dernières années. Hong Kong, Taiwan et Singapour sont trois points de passage

  • Sur commande
  • 4/3

    Alexandre Laumonier

    Après 6/5 (2013-2014), ouvrage qui retraçait les origines historiques et technologiques du trading à haute fréquence depuis l'apparition du télégraphe au XIXe siècle jusqu'aux réseaux en fibre optique du XXIe siècle, Alexandre Laumonier poursuit ici, avec une écriture plus « humaine », son exploration des marchés financiers où désormais chaque microseconde compte. Dans ce nouvel ouvrage en deux parties de 96 pages chacune - soit deux récits indépendants -, il sera tour à tour question de religion, de la mafia ukrainienne, d'un impressionnant raid d'agents du FBI, de vol de codes, de mathématiques financières, mais aussi de réseaux de communications, de pylônes haubanés et d'antennes, de Londres, de Francfort et de la Belgique, de l'armée américaine et de Christ en croix...

  • La principale thèse de ce livre s'énonce simplement : il reste un impensé théologique au coeur de la raison économique, et l'ensemble de la conceptualité économique porte encore la marque de cette provenance. Le noyau initial en a été formulé, dans la seconde moitié du XIIIe siècle, par des théologiens éclairés qui n'y voyaient qu'un domaine particulier des relations sociales, requérant des règles morales spécifiques. Paradoxalement, les remaniements successifs de ce dispositif initial n'ont pas conduit à effacer, mais bien plutôt à en accentuer la composante théologique. Alors que les réflexions politiques et sociologiques ont eu maintes fois l'occasion de reformuler leurs postulats, la pensée économique est demeuré prisonnière de présupposés remontant à l'époque des Lumières, et cette structuration théologique invisible de l'économie est la première responsable de l'incapacité du monde occidental à faire face à la crise environnementale qu'il a provoquée. Au premier abord, il n'est pas évident que l'histoire intellectuelle du Moyen Âge occidental soit indispensable à une compréhension critique de la mondialisation actuelle, mais cet ouvrage vise à convaincre que c'est pourtant le cas. L'Occupation du monde est le premier volume d'une série de deux (le second tome paraîtra en 2019) consacrés à l'anthropologie économique occidentale et à son histoire, au sein de laquelle la pensée des scolastiques médévaux tient une place centrale.

  • En janvier 1610, grâce à un téléscope dernier cri qu'il a fait venir des Pays-Bas, Galileo Galilei scrute la lune et observe pour la première fois des détails jamais repérés par ses prédécesseurs. Lors de ces observations lunaires, Galilée observa que la ligne séparant les surfaces éclairées et ombragées de la Lune était régulière au niveau des régions les plus sombres, mais irrégulière au niveau des régions les plus claires. Il en déduisit que la surface lunaire devait être montagneuse, un résultat qui s'opposait frontalement à la cosmologie d'Aristote qui avait cours depuis plus d'un millénaire...
    Le 13 mars 1610, après deux mois d'observations et d'écriture (il fit imprimer chaque partie du livre au fur et à mesure de ses découvertes, avant-même d'avoir fini l'ouvrage en intégralité), Galilée fait paraître à Venise le Sidereus Nuncius, un ouvrage qui allait bousculer l'histoire des sciences, à rebours de l'aristotélisme, où le scientifique rend compte de ses observations de nombreuses étoiles invisibles jusqu'alors à l'oeil nu, et où sont reproduites pour la première fois des représentations très précises de la surface rugueuse de la lune, grâce à quatre gravures en eau-forte. Outre les 500 et quelque exemplaires imprimés du Sidereus Nuncius, les abondantes archives de Galilée (correspondance, notes, etc.) nous apprennent qu'il avait demandé à son imprimeur vénitien de lui livrer 30 exemplaires sans les gravures de la lune. Les historiens des sciences ont depuis lors émis l'hypothèse selon laquelle Galilée avait demandé à ce que les gravures soient retirées afin qu'il puisse y substituer ses propres dessins de la lune, fait à la main, dans l'idée d'offrir à ses mécènes ces exemplaires collector personnalisés...

  • «?Il ne s'agit pas ici d'histoire du livre ou du document. Il ne s'agit pas d'histoire des textes, d'histoire de la culture intellectuelle ou d'histoire des cultures populaires, pas même d'une histoire de l'écriture ou des écritures stricto sensu. L'aire disciplinaire qui nous intéresse est ou aspire à être plutôt une histoire des processus et des pratiques de fabrique et d'usage des produits écrits, quelles que soient leur nature et leurs fonctions, y compris (voire surtout) dans leurs dimensions anthropologiques et sociales les plus remarquables et les plus significatives. Du fait de ce choix épistémologique assumé, cet ouvrage, alternant réflexions et exemples, se présente comme une invitation à considérer les témoignages écrits (isolés ou en série, anciens ou récents, élégants ou relâchés, publics ou privés, exposés à la vue de tous ou cachés) comme autant d'épisodes d'un des chapitres les plus riches et les plus passionnants de l'histoire de l'humanité?: celui de ses expressions écrites.?»

    Sur commande
  • Cet ouvrage est un essai sur les relations que les éleveurs nomades entretiennent avec leur environnement chez deux peuples mongols, en Mongolie et en Sibérie du Sud. Il propose une vaste synthèse de la littérature publiée sur le sujet dans de nombreuses langues occidentales et orientales, mais est aussi et surtout le fruit d'une vingtaine de mois d'enquête cumulés sur le terrain entre 2008 et 2015. Grâce à sa connaissance des langues (mongol, bouriate, russe) et ses séjours prolongés, l'auteur entraîne le lecteur dans l'intimité et la vie quotidienne des éleveurs. Ce livre se concentre sur les aspects spatiaux du pastoralisme nomade, et notamment sur les manières dont les éleveurs envisagent et mettent concrètement en oeuvre l'occupation de l'espace, à partager avec des être non humains, que ce soient des animaux domestiques, sauvages, ou encore des entités invisibles. En comparant les situations de peuples mongols de part et d'autre de la frontière mongolo-russe, il donne également à voir un continuum culturel mongol malgré l'inscription dans des trajectoires historiques et politiques différentes.
    La grande originalité de l'ouvrage réside dans l'abondante cartographie, résultat de données GPS de première main collectées par l'auteur, qui donne à voir les itinéraires de nomadisation des éleveurs et les trajets quotidiens des différents troupeaux sur les pâturages. Les nombreuses cartes, accompagnées d'une analyse fine des données, offrent une meilleure compréhension de toute la complexité des relations en jeu entre les éleveurs, leurs animaux - chevaux, chameaux, bovins, moutons, chèvres et chiens - et leur environnement partagé, ainsi que des manières dont systèmes sociaux et écologiques interagissent entre eux à travers des boucles d'actions et rétroactions.
    En ces temps de changements climatiques extrêmement rapides sur ces terrains, et plus généralement à l'ère de l'« Anthropocène » - concept qui implique que l'homme est devenu une force géologique majeure qui agit sur la terre -, les relations que les humains entretiennent avec leur environnement sont devenues, dans la plupart des endroits du monde, un enjeu écologique, économique, politique et éthique majeur. Dans ce contexte, la grande division entre nature et culture qui caractérise les visions du monde occidentales est lentement en train de s'effondrer. Loin de vivre « en symbiose » ou en « harmonie » avec leur environnement, comme se plaisent souvent des Occidentaux à s'imaginer ou à présenter les Mongols, ils ne nous donnent pas moins, en se refusant eux-mêmes à toute relation de domination exclusive sur les animaux et les ressources naturelles, l'occasion de réfléchir aux relations que nous-mêmes voulons entretenir aujourd'hui avec notre environnement.

    Sur commande
  • L'oeuvre d'essayiste de Manzoni est peu connue, mais son Histoire de la colonne infâme, initialement envisagée comme un chapitre supplémentaire aux Fiancers mais publiée séparemment en 1840, est elle aussi couramment étudiée à l'école à l'instar de L'affaire Calas de Voltaire. La « colonne infâme » du titre désigne un monument qui fut édifié, par la volonté des juges, pour commémorer le procès (mené à grand renfort de terrifiants supplices), la condamnation et l'exécution, en 1630 à Milan, de plusieurs hommes accusés d'avoir propagé délibérément la peste par des « onctions pestifères ».
    C'est sur la question de la responsabilité des juges que Manzoni croise le fer. Dans l'Histoire de la colonne infâme, il s'attache à montrer que, même en des temps d'ignorance et dans un système pénal qui prévoit qu'on puisse infliger à un accusé des sévices atroces, les juges conservaient la possibilité, la liberté morale de ne pas le faire. Aussi, reprenant en main les textes des juristes que certains de ses prédécesseurs (Verri, Beccari) citent pour les accabler, Manzoni s'efforce-t-il de montrer que tous, bien que n'étant pas opposés par principe à la torture, recommandaient cependant de n'en user qu'avec discernement et modération, et jamais pour obtenir des aveux. Ce qui est en jeu, implicitement, c'est donc la question, ancienne et débattue depuis des siècles dans la théologie chrétienne, du libre arbitre. Mais tout autant, si l'on veut, avant l'heure, sa version plus moderne, celle du déterminisme. Sommes-nous libres de nos actions, de nos décisions, de nos pensées ? Ou sommes-nous si profondément (et inconsciemment) modelés par notre temps, par notre culture, par nos institutions, que nos « choix » ne sont, au vrai, que les conséquences inéluctables de ces divers conditionnements ? La question demeure d'une parfaite actualité. Il n'est que de songer aux polémiques qui ont entouré telles tentatives d'explication d'attentats terroristes récents en France. En réponse aux sociologues qui tentaient de comprendre ces actes dans un tableau causal complexe, des personnages politiques de premier plan objectèrent qu'expliquer, c'était déjà justifier. Plus que jamais, il nous semble requis, pour inconfortable que cela puisse être, d'enquêter inlassablement sur les raisons de la violence. L'Histoire de la colonne infâme nous est une invitation à ne pas refermer trop vite le questionnement sur les racines du mal.
    Histoire de la colonne infâme a fait l'objet d'une seule traduction française parue en 1843, reprise par d'autres éditeurs (Maurice Nadeau, 1982 ; Petite Bibliothèque Ombres, 1993). Outre que cette traduction comporte diverses erreurs ou inexactitudes, elle est, de fait, fort datée, d'où cette nouvelle traduction. Plusieurs options s'ouvraient au traducteur. Aux deux extrêmes : une traduction mimant les accents du français de l'époque, ne reculant pas devant les archaïsmes et la complexité des tournures, d'une part ; et, d'autre part, une modernisation totale, un parti pris d'acclimatation extrême, propre à donner au lecteur l'illusion que le texte a été écrit de nos jours. Nous nous sommes davantage inspiré de la seconde option, sans pour autant chercher à effacer entièrement l'ancrage historique du texte. Au bout du compte, nous avons opté pour une sorte de via di mezzo qui, tout en visant à rendre la lecture abordable et (assez) fluide pour un contemporain, respecte cependant dans ses grandes lignes la syntaxe, les tours de pensée et les phases argumentatives de l'auteur : son style, en somme ; car, s'il s'agit ici de ce que nous appelons un « essai », c'est aussi - et en dernière instance - l'oeuvre d'un écrivain.

    Sur commande
  • Yucca Mountain

    John D'Agata

    Sur commande
  • Mexique profond. Une civilisation niée, paru pour la première fois en 1987 (15 autres réimpressions seront réalisées depuis en langue espagnole), est un classique de l'anthropologie historique mexicaine. L'argumentation de Guillermo Bonfil Batalla dans cet ouvrage ne se réduit nullement à opposer de façon schématique le monde indien (« Mexique profond ») et le « Mexique imaginaire » (qui correspond au monde occidental). Certains passages attestent d'un désir de convaincre les lecteurs de la réalité de la domination qu'un groupe humain a exercée sur un autre depuis l'arrivée des Conquistadores sur le territoire mésoaméricain au début du XVIe siècle, mais l'enjeu est avant tout d'inscrire cet antagonisme au sein d'un processus historique évolutif qui tend parfois à en occulter l'existence, notamment à travers la négation de la présence des Indiens depuis l'époque Moderne.
    Le principal effort de Batalla vise à rendre sensible « l'ubiquité de la présence multiforme de l'indianité » en particulier en retraçant certains épisodes-clés de l'histoire du Mexique. De ce point de vue, les premières descriptions du monde préhispanique, non exemptes d'une idéalisation de l'autochtonie, ou les vigoureuses critiques formulées à l'encontre de l'entreprise coloniale, ne sont pas les plus surprenantes puisqu'elles s'appuient sur des données historiques bien connues. On notera cependant que, dès la première partie, plusieurs développements dépassent avec beaucoup de perspicacité bon nombre d'oppositions (ville/campagne, indien/ métisse) à l'intérieur desquelles le dualisme exposé dans l'introduction semblerait enfermer le propos de l'auteur. Les pages consacrées à la présence des Indiens dans l'univers urbain, dans les marchés ou pendant les activités rituelles font comprendre que l'anthropologue doit suivre la capillarité du corps social et non se contenter de délimiter des camps, territorialement hermétiques, dans lesquels vivraient de façon séparée des groupes différents.
    En affirmant que le monde indien apparaît partout, sous de multiples visages, le propos de Batalla consiste donc à interpréter le réel pour rendre perceptible une forme d'existence qui a été chassée du champ de la visibilité. À cet égard, la dimension la plus stimulante de la réflexion de l'auteur réside dans sa capacité à faire émerger les paradoxes, voire les réécritures de l'histoire, autour desquels, comme dans beaucoup d'autres sociétés, s'est construite l'identité du Mexique. Les chapitres III et IV de la deuxième partie, s'attachent ainsi à démontrer que l'Indépendance de 1812, puis la Révolution éclatant un siècle plus tard, sont loin d'avoir été les périodes les plus favorables pour les cultures indiennes, en dépit de la glorification de « l'Indien », popularisé par les grands peintres muralistes. Ainsi, en prenant des distances avec une histoire officielle largement répandue dans son pays, Bonfil décèle-t-il une « alchimie mentale qui perdure jusqu'à nos jours » en vertu de laquelle les Mexicains possèdent une « capacité à dissocier l'Indien d'hier et l'Indien d'aujourd'hui ».
    Pour ce qui concerne la dimension anthropologique, un des problèmes importants abordé par l'ouvrage est celui de l'articulation entre la multiplicité des peuples et leur intégration à l'intérieur d'un ensemble culturel uniforme, problème qui, depuis longtemps, aiguille la réflexion mésoaméricanistes (et dont l'insurrection du Chiapas ou l'élection de certains présidents indiens ne constituent que la partie la plus visible).
    Par ailleurs, Mexique profond s'inscrit parfaitement dans des débats extrêmement contemporains concernant le multiculturalisme, le métissage, les situations postcoloniales, la question de la visibilité des minorités.

    Sur commande
  • Dans un contexte marqué par la mondialisation des échanges commerciaux, l'essor des places boursières et des bouleversements politico-religieux profonds, le théologien jésuite Léonard Lessius (1554-1623) fera figure d'« Oracle des Pays-Bas » parmi les marchands, banquiers et princes cherchant à s'orienter dans ce nouveau monde. Son principal ouvrage, Sur la justice et le droit (De iustitia et iure, 1605), gagnera rapidement le statut d'ouvrage de référence par la lucidité de ses analyses économiques et sa fine maîtrise de la technique juridique. Influencé par le renouvellement de la théologie développé à Salamanque, Lessius relaye la pensée économique des scolastiques tout en jetant les bases du libéralisme moderne. Ce livre propose de revisiter l'héritage de ce célèbre méconnu de l'histoire de la pensée économique tout en élucidant ses fondements juridico-théologiques.

    Sur commande
  • Perdre sa culture

    David Berliner

    On pourrait l'appeler le tout-perdre contemporain. « On perd notre culture », « On a abandonné nos coutumes », « Les traditions se perdent », « Tout fout le camp », « Il n'y plus rien ici », « les jeunes ne s'intéressent plus au savoir », la perte se décline aujourd'hui sous toutes les formes.
    Perdre sa culture, son identité, ses traditions, son savoir ou ses racines, et son corollaire - le besoin de transmettre - sont des figures mobilisées par de nombreux individus et collectifs à travers le monde. Irréversibilité du temps et lamento sur la perte, ce que l'on a perdu soimême ou pas. Au nom du tout-perdre, il faut absolument faire passer quelque chose du passé, des identités et des cultures, qu'il s'agisse des nôtres ou de celles des autres. Perdre sa culture invite le lecteur à réfléchir sur ces nostalgies patrimoniales contemporaines, en révélant les formes diverses que peut prendre le diagnostic de la perte culturelle. Alors que se multiplient partout sur le globe les revendications à la préservation culturelle, l'anthropologie nous enseigne qu'il existe des façons différentes de penser la disparition, la mémoire, la transmission et le patrimoine.
    Le premier chapitre « Une impossible transmission en Afrique de l'Ouest » explore les discours liés à la perte culturelle et les mécanismes qui président à la transmission religieuse chez les Bulongic de Guinée-Conakry, une culture africaine décrite comme en train de disparaître.
    Dans le second chapitre, à partir d'une recherche ethnographique menée au Laos (à Luang Prabang), j'analyse le travail de cette nostalgie patrimonialiste dans le contexte particulier d'une institution, celui de l'Unesco et de ses actions patrimoniales sur le terrain. Les chapitres 3 et 4 sont historiques et réflexifs. Le troisième chapitre expose l'histoire des liens complexes entre ethnologie et nostalgie, et invite à réfléchir sur la persistance de la figure de l'anthropologue nostalgique aujourd'hui. Enfin, l'ultime partie traîte de l'observation participante dans ces rapports avec la perte culturelle. L'anthropologue est rarement celui qui perd sa culture, mais plutôt celui qui louvoie entre différents horizons culturels et la nourrit d'influences multiples, un homme-caméléon par excellence.

    Sur commande
  • Geometria et perspectiva de Lorenz Stoër, publié en 1567, est un ouvrage étrange. Elève d'un élève de Dürer, qui quelques décennies auparavant (1525) avait posé les bases de la perspective moderne à la suite d'Alberti, Stoër n'a laissé que peu de traces dans l'histoire de l'art - en dehors de cet ouvrage inclassable ne subsistent de lui que trois recueils de dessins (souvent) répétitifs de polyèdres et quelques dessins.
    Geometria et Perspectiva ne compte que 12 feuillets (soit 24 pages), sans aucun texte ni (même) introduction : chaque feuillet reproduit en son recto une gravure d'une sorte de paysage où fragments de ruines monumentales voûtées (peut-être antiques), arbres et plantes, ornements en courbes et contrecourbes en formes de S ou de C, et corps géométriques en forme de polyèdres se trouvent superposés au sein d'une perspective générale défiant les lois «naturelles» régissant la mise en oeuvre d'une profondeur de champ supposée reproduire la vision d'un paysage.
    Probablement liées à la pratique de la marquetterie, ces planches étranges sont fascinantes en ce qu'elles offrent à voir des paysages totalement imaginaires dont les «fausses perspectives» ne sont pas sans rappeler l'oeuvre bien ultérieure de M. C. Escher.

    Sur commande
  • En décembre 1930, un brouillard épais se répand dans la vallée de la Meuse, non loin de Liège. Hommes et bêtes sont profondément affectés, nombreux y laissent leur vie. Après sa dissipation, des experts tranchent : « le seul brouillard » est responsable. Pourtant nombreux sont ceux incriminant les émanations des usines de la région, l'une des plus industrialisées d'Europe. Un an plus tard, des experts du parquet rendent d'autres conclusions : la consommation massive du charbon et les composés soufrés des émanations industrielles sont responsables. L'exceptionnalité de l'événement est cependant attribuée à la prédisposition des corps et aux conditions météorologiques particulières de cette première semaine de décembre 1930. Mais comment du « charbon » en vient-il à participer à la production de brouillards et à rejoindre ainsi, jusqu'à tuer, les poumons de ceux qui l'ont respiré ? Ces liens « charbon-brouillards toxiques-poumons » n'ont rien d'évident. C'est à tenter de reconstituer les conditions historiques de leurs constructions que ce livre s'attache.
    En considérant cette catastrophe dans le temps long - comme un processus et non comme une interruption - ; en suivant la piste des matières de sa constitution - leur (a)cheminement et les assemblages techniques, sociaux, politiques et discursifs - nécessaires à leur transformation ; en étudiant le rôle et les effets des pratiques savantes, cet ouvrage permet de comprendre la transformation conjointe, par l'industrialisation, des corps et des environnements et la production de nouveaux phénomènes météorologiques.

    Sur commande
  • «?Ce livre ne prétend pas offrir de solutions aux dilemmes moraux concernant la violence institutionnalisée. Il n'invite aucunement à accepter quelque sorte de cruauté face à une autre. Son ambition est de déranger suffisamment le lecteur pour qu'il ou elle soit capable de prendre de la distance par rapport aux suffisances d'un discours public qui prédétermine les réponses morales au terrorisme, à la guerre et aux attentats-suicides.?»

    Sur commande
  • Et l'âme de vint chair est un ouvrage sur les origines de la découverte des neurones par les proto-médecins/chirurgiens anglais du XVIIe siècle. Jusqu'à cette époque, c'est la conception aristotélicienne de l'âme qui prévalait : l'âme était dominée par les humeurs (la fameuse bile noire), et le fonctionnement de l'être humain dépendait de ces humeurs qui traversaient le corps à travers le sang. Mais au XVIIe siècle, notamment sous l'influence de René Descartes, les scientifiques commencent à se demander si l'âme n'est pas logée dans le cerveau, et si celle-ci ne se présente pas plutôt sous la forme de neurones.Ainsi naquit la neurologie occidentale. Carl Zimmer raconte dans Et l'âme devint chair l'histoire des premiers médecins qui ont disséqué le cerveau du coté d'Oxford, au milieu du XVIIe siècle. Parmi ces médecins se trouve le grand Thomas Willis, figure centrale de l'ouvrage, co-fondateur de la célèbre Royal Society, qui fut l'un des pionniers de la recherche neuroanatomique, un précurseur de la neuropathie (quelques parties de notre cerveau conservent son nom, comme le « polygone de Willis », une partie du système vasculaire cervical). Génie parmi les génies, Willis fut notamment l'auteur d'un traité fameux, le Cerebri anatomi de 1664, qui dynamite largement les connaissances précédentes sur le cerveau. En révisant de fond en comble les préceptes de Galien (le grand anatomiste de l'Antiquité), Willis fonda la science moderne que l'on appelle la neurologie.

    Sur commande
  • « La graphique est un moyen de communiquer : c'est son emploi le plus connu et le plus répandu. Elle sert aussi à poser et à résoudre les problèmes statistiques, d'organisation... Cet usage dépasse maintenant le cercle des spécialistes grâce à la réduction des contingences techniques et à la simplification sémiologique. Mais la graphique va plus loin encore, en donnant une forme visible à la recherche et à ses méthodes. La graphique moderne est une graphique mobile : on ne dessine plus, mais on manipule les données, de manière à ce que les groupements contenus dans les données deviennent visibles, car l'oeil est un «ordinateur», toujours disponible, capable de percevoir des ensembles. Dans cet ouvrage technique mais accessible, initialement publié en 1977 et réédité par les éditions Zones sensibles à l'occasion des 60 ans de la création par Bertin du Laboratoire de Graphique à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, l'auteur, précurseur de la « visualisation de données », expose avec précision à partir d'exemples empruntés à toutes les disciplines (archéologie, économie, géographie, météorologie, etc.) la façon d'utiliser les multiples ressources de la graphique ». Ainsi était présenté en 1977 cet ouvrage fondateur publié par Flammarion, il y a tout juste 40 ans, dans la collection de Fernand Braudel «Nouvelle bibliothèque scientifiques» . Publié dix ans après son premier livre, Sémiologie graphique (Mouton, 1964 - réédition par les Editions de l'EHESS en 1998), La Graphique... est le livre de synthèse des travaux de Jacques Bertin sur cette science qui préfigure ce que l'on nomme aujourd'hui la « visualisation de données ». Il s'agit d'un ouvrage à la fois théorique et très technique, avec plus de 300 illustrations.
    Jacques Bertin (1918-2010) était un cartographe, pionnier de la « sémiologie graphique », ou plus simplement « graphique ». Directeur d'études à l'EHESS, directeur du défunt Laboratoire de Graphique, il était convaincu que la graphique est un langage simple et essentiel et que le travail du cartographe doit être de l'ordre de la collaboration avec d'autres disciplines (mathématique, statistique, géographie, etc.) - il a réalisé bon nombre de cartes pour les ouvrages de ses collègues de l'EHESS, dont Jacques Le Goff, etc., de même qu'il a produit bon nombre d'atlas... Cet ouvrage analyse donc plusieurs dizaines de cas de « visualisation de données », à la recherche des meilleures solutions (« grammaires ») graphiques pour rendre compréhensible à l'oeil, en un seul regard, des données parfois complexes. Considéré comme un « un jalon majeur de la pensée cartographique contemporaine», ce livre est aujourd'hui réédité par Zones sensibles à la faveur des 60 ans de la création par Bertin du « Laboratoire de la Graphique » de l'EHESS. Cet anniversaire sera célébré sous diverses formes pendant deux ans à partir de novembre 2017 (cette réédition accompagnant ces célébrations) : en novembre 2017 se tiendra une exposition autour des travaux de Bertin à l'EHESS (d'où la sortie de l'ouvrage à ce moment-là), en 2018 se tiendra un colloque (à l'EHESS également) autour de l'oeuvre du cartographe, et en 2019 ce colloque et d'autres contributions donneront naissance à un gros ouvrage sur Bertin qui sera publié par les éditions B42. Ouvrage fondateur, destiné à un public intéressé par l'histoire de la visualisation de données (et donc aux graphistes), La Graphique » accompagnera pendant deux ans les événements liés au 60 ans de la création du Laboratoire, et restera ensuite comme ce qu'il est déjà : un classique de l'histoire de la cartographie. Il s'agit là de la première réédition du livre depuis sa parution chez Flammarion en 1977.

    Sur commande
  • Le livre Vampyroteuthis Infernalis est un remarquable opuscule d'épistémologie-fiction. L'expression latine « vampyroteuthis infernalis » désigne le « vampire des abysses », une espèce de céphalopode vivant au fin fond des abysses des océans.
    Sauf que ce vampire n'existe pas.
    Abraham A. Moles résumé assez bien le projet de Flusser : « des écrits de Flusser, retenons en langue allemande un essai brillant - peut-on dire génial ? - de philosophie-fiction, Vampyroteuthis Infernalis, dans lequel, appliquant la méthode de Thomas More, de Montesquieu et de Voltaire, il imagine que l'évolution darwinienne des espèces aurait pu conduire à tels êtres, à tels céphalopodes fantastiques gîtant au fond des mers, ignorants des humains mais pourvus d'une Académie des sciences, et donc d'une Science, d'une Géométrie, et d'une théorie de la perception. Qu'en serait-il donc de cette «science», dont Carnap prétend qu'elle est unique, et que le monde est un tout corrélé qu'il est en toutes ses parties. L'étude de la science des Vampyroteuthis ne peut alors logiquement contredire celle des êtres humaines, même si ses contenus pratiques sont substantiellement différents, car ces contenus sont tributaires de leur perception et donc de leur environnement, elle peut éclairer notre science d'un jour différent. » Vampyroteuthis Infernalis est donc un ouvrage d'éthologie sur un animal qui n'est qu'une fiction. Toutefois, en décrivant précisément, à la manière d'un entomologiste, la nature et la culture de ce vampire, Flusser trace en creux une anthropologie de l'humanité confrontée à ses propres enjeux épistémologiques (qu'est-ce que la Science ? En quoi ces vampires sont-ils finalement si différents de nous ?, etc.). Vampyroteuthis Infernalis est un mélange de fable, de discours philosophique, de parodie, de traité scientifique ; sa lecture en est extrêmement facile (et, de fait, souvent drôle), à mi-chemin entre la cognition animale, la philosophie et l'art.
    Jouant le jeu jusqu'au bout, Flusser a demandé à son ami artiste Louis Bec de dessiner des planches anatomiques «réelles» des vampires décrits dans le texte. Ces 15 planches, publiées en fin d'ouvrage sous l'égide du parodique Institut scientifique de recherche paranaturaliste, reflètent artistiquement tout le propos de Vilém Flusser.

    Sur commande
empty