Verticales

  • Réunie à l'occasion d'un inventaire, une assemblée invite un de ses membres resté silencieux à prendre la parole, non sans d'abord lui imposer diverses précautions, rêveries et envolées en tout genre, tant de choses à trier soulevant des questions morales et politiques essentielles : qu'est-ce oue la culture ? la nature ? la propriété ? la richesse ? le travail ? la liberté ? La vie, au fond ? Pourquoi s'intéresser à des « petites cuillères » alors que le monde part en sucette ?
    Ainsi s'ébauche, sous l'autorité de quelques grands noms de la littérature et de la philosophie, une délibération collective à l'image d'une moyenne bourgeoisie minée par sa mauvaise conscience, par ses servitudes volonaires, par la fragilité de ses fausses certitudes. Et comme ce partage a lieu Normandie, dans le pays de Madame Bovary, c'est l'occasion pour Noémi Lefebvre d'engager une vive controverse avec Flaubert lui-même, dans une postface intitulée Tais-toi.

  • Avec L'Âge de la première passe, Arno Bertina quitte provisoirement le roman pour s'atteler à un récit documentaire en République du Congo, qui apparaît d'abord comme un reportage au long cours. En effet, l'auteur a effectué cinq séjours de trois semaines chacun au Congo entre 2014 et 2018, en lien avec l'ASI, une ONG franco-congolaise s'occupant de la réinsertion de filles des rues, prostituées mineures et déjà mères pour la plupart. Outre un travail d'atelier avec une cinquantaine d'adolescentes, d'autres investigations à Pointe-Noire et à Brazzaville ont nourri cette enquête de terrain.Pour éviter les écueils d'un journal de bord dépaysant ou caritatif, l'auteur a préféré une remémoration réflexive, brassant les époques et les lieux au gré de sa progressive appréhension du terrain, entre les journées au « Foyer des filles vulnérables », les maraudes nocturnes et quelques virées dans les bars du cru. Au premier plan, il dresse de poignants portraits de jeunes femmes : Cloé, Diane des Nations, Juliana, Fanette, Dieuveuille, Taliane, etc., mais aussi de Maman Vivienne et Maman Gertrude, deux infatigables militantes de l'ASI, investies dans une action de prévention au plus près de la misère physique et psychique de leurs protégées. Tous les aspects socio-culturels de ce cas-limite du rapport de domination sexuelle sont très largement documentés, mais une autre question cruciale affleure, celle de la forme d'écriture capable de rendre justice et justesse à une si violente réalité.Arno Bertina use ici d'un regard personnel impliqué, assumé comme tel. L'Âge de la première passe est un livre aventureux, âpre et méditatif qui déplace nos certitudes. Il sonde le sentiment d'abandon ou de soumission qui menace, au-delà de la prostitution, n'importe quelle relation.

  • Prévenu de l'opportunité d'une résidence à Malakoff (92) par un collectionneur influent - natif comme lui de Haguenau en Alsace -, le trentenaire Gregory Buchert, plasticien en mal d'inspiration, va tenter sa chance. Devant le jury, il explique combien l'exotisme slave du nom « Malakoff » l'avait subjugué dès son enfance provinciale et que, étant tombé, adolescent, sur un catalogue du peintre Sam Szafran, oeuvrant à Malakoff, il se proposait de visiter cette ville russe limitrophe de Paris et de rencontrer ce grand maître du pastel. Le jury, tombé sous le charme d'un exposé déroutant de sincérité, tout en ignorant l'existence dudit Szafran, retient sa candidature. Sitôt quitté un petit boulot de gardien d'exposition à Lille, Gregory s'installe pour trois mois dans le centre d'art. Quant à son projet, on s'aperçoit qu'il est déjà en cours : tenir le journal de son errance suburbaine. Au fil d'un voyage souvent rétrospectif, revenant sur les traces de cette ville réelle et fantasmée, il devra se contenter d'une fresque en trompe-l'oeil de la fameuse « tour de Malakoff » - en hommage au siège de Sébastopol de 1856 -, peinte sur la façade d'un petit hôtel. Quant à Sam Szafran, le prétexte initial de son séjour, il s'avère d'une approche délicate, malgré maintes tentatives du jeune admirateur pour visiter son atelier, qu'il n'aura jamais vu qu'en photo dans le catalogue d'une fondation suisse où il ira poursuivre son enquête déceptive. Mais ces demi-échecs à répétition, loin de décourager Gregory, lui fournissent la matière d'une esthétique du rapprochement hasardeux et de la pensée magique, dont nous suivons par le menu les drolatiques mésaventures dans son carnet parsemé d'images et documents glanés in situ.

  • Avec ces « projectiles », Pierre Senges lance son nouveau défi littéraire :
    Une enquête minutieuse à propos de la « tarte à la crème ». Pour aborder cet objet d'étude incongru, il suit de nombreuses pistes, réparties en 58 fragments aux titres peu académiques. D'emblée, son attention se porte sur un usage détourné de la fameuse pâtisserie dans La Bataille du Siècle (1927) - un court-métrage muet de la série des Laurel et Hardy. On y assiste à un enchaînement d'entartrages entre personnages ciblés par mégarde cherchant à se venger de semblable manière jusqu'à un summum de tirs croisés, vingt minutes durant. Parallèlement, l'auteur s'intéresse à la Los Angeles Cream Pie Company, créée par les soeurs McKenzie, qui dut sa fortune aux quantités phénoménales de tartes commandées par les studios, jamais consommées puisque vouées à devenir les accessoires d'un pugilat grotesque.
    Cette étude comparée de deux essors industriels - celui des desserts à la crème et du septième art - fondés sur un non-sens économique et une mécanique du running gag, résume bien la visée de cet essai fictif :
    Prendre à revers l'esprit de sérieux. L'auteur n'en soulève pas moins des questions d'ordre métaphysiques. Prenant au pied de la lettre une phrase attribuée à Stan Laurel - «On a voulu faire en sorte que chaque tarte ait un sens»-, Senges imagine, sur les plateaux de tournage, le rôle inédit des « significateurs » de tartes...
    Au terme de cette facétieuse démonstration, c'est la recherche même d'un quelconque « message » dans l'esthétique du burlesque qui finit par être réfutée, au bénéfice d'un éloge de la fuite en avant accidentelle.
    Le dixième opus de Pierre Senges peut se lire comme un traité de sémiotique gourmande ou un retour aux sources comiques du cinéma muet, mais il est aussi une machine de guerre contre ces significateurs, anciens ou modernes, qui voudraient enfermer chaque oeuvre d'art dans leur grille d'interprétation. Sous des airs loufoques, il finit par prêter à ce lancé de crème fouettée toute sa gravité, au sens propre et figuré, celle d'un « pitre sérieux » conjurant par le rire le non-sens universel.

  • De l'autre côté de la peau est un roman où personnages réels et personnages fictifs se croisent, s'influencent, s'imprègnent, une histoire contenue dans une autre histoire ouvrant sur une autre encore.
    Les deux personnages principaux sont Ana, étudiante native de Lisbonne ayant consacré sa thèse, dans les années 90, à l'oeuvre méconnue du poète russe Guennadi Gor (1907-1981), et une narratrice anonyme qui tente de reconstruire l'histoire d'Ana à partir de ses écrits théoriques, de son journal intime et des carnets laissés après son internement, puis sa disparition mystérieuse au début des années 2000.
    En suivant la démarche de la narratrice, on se plonge d'abord dans les poèmes de Gor qu'elle entreprend de retraduire, puis dans les travaux d'Ana sur cette langue « indicible » qui caractérise le recueil Blocus écrit par Gor durant le siège de Leningrad en 1942. Selon un dévoilement progressif, on suit à la trace la portugaise Ana, qui a grandi auprès de sa grand-mère à Nazaré, avant d'entamer son périple vers Saint-Pétersbourg et Minsk, au gré de ses recherches doctorales sur le mutisme littéraire. Or, la veille de son départ, Mateus, l'homme qu'elle a tant aimé, s'est noyé dans l'océan Atlantique. Au lieu d'affronter cette perte, Ana met en route un mécanisme d'éloignement au coeur de la langue de Gor, ce poète interdit de publication par Staline. Et il semble qu'en questionnant les limites du dicible, Ana expérimente ses propres limites...
    Ce roman poignant et gracieux brasse des destinées énigmatiques sur plus d'un demi-siècle, entre l'URSS de la Deuxième Guerre mondiale et la Biélorussie contemporaine en passant par le Portugal d'après la révolution des OEillets, et fait naître, entre les territoires et les langues européennes, un chant cristallin où l'imaginaire et le savoir n'ont plus de frontières.

  • Soit un complexe hôtelier, récemment construit aux confins d'un archipel ensoleillé. Au jour J de l'inauguration, des autocars climatisés acheminent un premier groupe de vacanciers. Nous découvrons avec eux ce cadre idyllique, d'assez loin d'abord avant d'épier leurs réactions de plus près. Comme s'il s'agissait de cobayes d'une expérience grandeur nature sur le bonheur. Et comme si nous les observions par caméras de surveillance interposées. Et pour cause, aux commandes de la narration, deux personnages s'imposent : un responsable local qui rend compte à son supérieur demeuré en métropole des aléas de cette installation. Leur dialogue à distance plane au-dessus de la mêlée, cherchant à désamorcer le plus infime souci. Pour l'instant, rien à signaler : corps au repos, esprits vidés, état stationnaire. Sur cette presqu'île paradisiaque, tout a été conçu à la perfection. Enfin presque, ce calme apparent pourrait bien s'avérer précaire. Au moindre dysfonctionnement technique, changement de menu alimentaire, retour tardif des enfants, l'ambiance semble prête à virer de bord. Surtout que ce farniente absolu rend chacun sensible aux accrocs mineurs : les éclats de voix d'une querelle de couple, un orage de fin d'après-midi, et plus troublant encore, deux inconnus étendus sur la plage privée, toujours à la même place le lendemain, deux corps inertes ramenés par la marée, raides morts. Et le contexte extérieur n'arrange rien. Par bribes et rumeurs, on apprend que des émeutes ont eu lieu dans le Sud, que l'aéroport est fermé. Plus question pour ces estivants de repartir. Pire, ils vont bientôt devoir accueillir d'autres touristes évacués de leurs résidences gagnées par les combats. L'automne s'annonce, puis l'hiver, des pluies incessantes isolant un peu plus les infrastructures bondées de l'ancien havre de paix. La cohabitation devient difficile, éprouvante, impossible. Le début de quelque chose emprunte à l'imaginaire commun des vacances pour mieux en dérégler tous les sens. Au coeur de cette temporalité immobile, apaisante, protectrice, Hugues Jallon réussit à semer progressivement le doute, puis le trouble, avant que la terreur ne gagne la partie. Et, avec un sens de la dramatisation implacable, il transforme notre utopie la plus familière en un cauchemar éveillé.

    Sur commande
  • Sept histoires d'amitié, entre fusion et trahison. Sept récits mettant en scène des hommes mi-complices, mi-rivaux, de milieux sociaux très divers (du plus précaire au trader fou), et de toutes générations. Sept virées nocturnes aux quatre coins d'une cité portuaire jamais nommée mais qui pourrait bien être la même, le même samedi soir. Sept destinées en parallèle qui, n'ayant a priori aucun rapport apparent, vont connaître un même dénouement. Plus qu'un recueil de textes, une chambre d'échos. Dans cet arrière-monde de la nuit, on rencontrera des malchanceux, des naïfs, des sournois, des déserteurs, des clandestins ou de simples amateurs de java enfiévrée, copains d'un soir ou vieux camarades de toujours. Ces êtres border line se retrouvent dans un bar, un club privé ou un bal populaire. Ils échafaudent des projets pour oublier leurs fêlures dans le tournis de l'alcool, le vertige de la peur, l'adrénaline du défi. Ainsi le narrateur d'« Opening night » se souvient-il du mutique César, étranger illégal hébergé à la pension maternelle, qui lors de sa dernière nuit s'est livré corps et mots autour d'un zinc avant d'être rattrapé par la « Préfecture ». Dans « Canto », Ludo finira étranglé par son compagnon de bringue dans le chaos des mauvaises blagues et des rires gras puis jaunes. Dans « La nuit number one », c'est Denis Bromio qui sera la cible à abattre de Rex, un homme de main avec qui il entretient une folle complicité. Au-delà du suspense, on ne découvre qu'à mesure d'autres enjeux plus impalpables et secrets, tout un art de la variation et du dévoilement progressif. L'écriture, d'une grande maîtrise rythmique, tisse un réseau subtil d'échos d'un récit au suivant. On avance souvent comme dans une matière, celle de la nuit, aux nuances saisissantes, liquides ou minérales. Et la réalité diffractée par les flash-back des narrateurs successifs dilate les durées, transforme le moindre acte en un geste quasi légendaire.

    Sur commande
  • On élève ici un monument.
    Il y fallait du marbre, du bronze, quelque chose de redoutable. Donc, Tombeau. Lecteur, ici tu seras à ton affaire car tu sais rire, tu sais que le grand est aimable, et qu'il aime donner l'exemple de son rire. Et comme ton coeur s'émeut devant les grands spectacles, tu en auras pour ton argent. Tu y reviendras. En y revenant, tu comprendras des subtilités qui t'auront échappé d'abord, mais beaucoup d'autres te resteront obscures - tu devineras qu'elles sont admirables.
    Insiste. Approche. Saint-Simon parle. C'est quelque chose.

    Sur commande
empty