Seuil

  • Comme le suggère sans doute un titre dont la constance ne doit (presque) rien à la paresse, on trouve ici des pages aussi diverses par leur âge que par leurs thèmes, et dont la mosaïque ne se recommande que par cette diversité.

    Leur propos est d'esthétique en général, de poétique en particulier, de musique parfois, de peinture souvent, mais le plus spécifique en apparence y a souvent trait au plus universel, et, comme il va de soi, réciproquement. leur disposition, quoique nullement aléatoire, n'exige aucun respect de la part du lecteur, qui s'en affranchira même assez pour négliger, s'il veut, telle ou telle étape : sauter des pages est un droit qu'on acquiert avec chaque livre, et qu'on ne saurait exercer avec trop d'ardeur, puisque - l'étymologie nous l'assure lire -, c'est choisir, et donc, bien évidemment, ne pas lire.
    Quelques-uns de ces objets pourtant - stendhal, proust, venise - insistent, et signent.

  • Les études qui composent ce volume s'articulent en une suite rigoureuse : critique et poétique, poétique et histoire, la rhétorique restreinte (ou métaphore et métonymie), métonymie chez proust (ou la naissance du récit), enfin discours du récit (pour une technologie du discours narratif) qui est un essai de méthode " appliqué " à la recherche du temps perdu.
    Discours dont la dualité et démarche se veut exemplaire : " la spécificité proustienne est irréductible, elle n'est pas indécomposable. comme toute oeuvre, comme tout organisme, la recherche est faite d'éléments universels qu'elle assemble en une totalité singulière. l'analyser, c'est donc aller non du général au particulier, mais bien du particulier au général. ce paradoxe est celui de toute poétique, sans doute aussi de toute activité de connaissance, toujours écartelée entre ces deux lieux communs incontournables, qu'il n'est d'objets que singuliers, e t qu'il n'est de science que du général ; toujours cependant réconfortée, et comme aimantée, par cette autre vérité un peu moins répandue, que le général est au coeur du singulier, et donc - contrairement au préjugé commun - le connaissable au coeur du mystère.
    "

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  • Dans une fable illustre, borges a montré que deux textes littéralement indiscernables pouvaient constituer deux oeuvres différentes, voire antithétiques.
    Arthur danto étend ici à l'ensemble des pratiques artistiques l'interrogation soulevée par une telle "expérience de pensée" : le même objet peut être ici une vulgaire roue de bicyclette, là une oeuvre (roue de bicyclette, par marcel duchamp) fort cotée à cette bourse des valeurs esthétiques qu'on appelle le "monde de l'art". une telle transfiguration montre que la spécificité de l'oeuvre d'art ne tient pas à des propriétés matérielles ou perceptuelles, mais catégorielles : l'oeuvre possède une structure intentionnelle parce que, figurative ou non, elle est toujours à propos de quelque chose.

    La démarche de danto surprendra: vive et amusante, souvent provocante (dans la ligne des pratiques dada ou pop qu'elle prend pour paradigme), elle procède volontiers par hypothèses, paradoxes et variations imaginaires. mais on vérifiera qu'elle ébranle d'autant plus efficacement les habitudes les mieux assises de la pensée esthétique qu'elle s'appuie sur une connaissance intime de l'art classique et contemporain.

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  • Potocki, Nerval, Gautire, Villiers de l'Isle-Adam : Tzvetan Todorov nous introduit d'abord au plaisir de les relire en nous enseignant à construire les limites d'un genre : dans l'hésitation non résolue du lecteur entre le naturalisme de l'étrange et le surnaturel du merveilleux. Puis il nous conduit au repérage de deux grands groupes de récits fantastiques que commandent respectivement le rapport du personage au monde et son rapport à autrui : ce n'est pas dans un attirail thématique, mais dans un réseau sous-jacent que s'organise le fantastique. Ainsi comprend-on que le fantastique soit du XIXe siècle très précisément.

  • Analyse critique des théories d'Aristote et de saint Augustin, de Tacite et de Quintilien, et de Du Marsais et de Condillac, de Diderot et de Lessing, de Goethe et des frères Schlegel, de Freud et de Lévy-Bruhl, de Saussure et de Jakobson, Théories du symbole n'est pourtant pas une histoire de la sémiotique.Il y est certes question de sémiotique. Ou plutôt d'un ensemble de disciplines qui, dans le passé, se sont partagé le domaine du signe et du symbole : sémantique, logique, rhétorique, herméneutique, esthétique, philosophie, ethnologie, psychanalyse, poétique.N'est-ce pas de l'histoire, d'autre part, que de reconstituer ces systèmes conceptuels et de chercher les lois qui ont gouverné le discours sur le discours ? Peut-être, mais à cela près qu'"histoire" et "sémiotique", loin d'être des données immuables permettant de circonscrire un projet, sont à leur tour parmi les notions que l'enquête va mettre en question.Restent : de l'histoire, la crise, par où s'opposent "classiques" et "romantiques"; et de la sémiotique, l'unité, peut-être trompeuse, du signe et du symbole. A travers leur étude s'affirme, comme une tierce voie, une pensée de la différence non valorisée; du pluriel et de la typologie.

  • Point de croisement d'interrogations multiples, l'autobiographie se présente d'abord comme un texte littéraire.
    Philippe Lejeune met donc au premier plan le mécanisme textuel qui produit l'oeuvre; et il examine à partir de là le statut de la notion de genre en général. Une écoute analytique - particulièrement appropriée dans le cas de l'autobiographie - vient transformer et enrichir l'appareil de la poétique. Réflexion théorique, ce livre est aussi et surtout un travail de lecture, où Rousseau côtoie Leiris, et Gide, Sartre : "Le choix des textes s'explique par le désir critique de l'interprète.
    L'interprétation délibérée, comme la lecture naïve, est un processus de transformation du texte. J'ai voulu que cette transformation se fasse en toute clarté, sans dissimuler le jeu ni le plaisir de l'interprète c'est manière de le contrôler, d'éviter qu'il ne tourne au "bon " plaisir, c'est-à-dire à l'arbitraire. "

  • Seuils

    Gérard Genette

    Il s'agit ici des seuils du texte littéraire, qu'on nommera aussi, d'un terme plus technique, le paratexte : présentation éditoriale, nom de l'auteur, titres, dédicaces, épigraphes, préfaces, notes, interviews et entretiens, confidences plus ou moins calculées, et autres avertissements en quatrième page de couverture.
    Car les oeuvres littéraires, au moins depuis l'invention du livre, ne se présentent jamais en société sous la forme d'un texte nu : elles l'entourent d'un appareil qui le complète et le protège, en imposant au public un mode d'emploi et une interprétation conforme au dessein de l'auteur. Comme la fameuse lettre volée, cet appareil est souvent trop visible pour être perçu, et il agit en partie à l'insu de son destinataire.
    Et pourtant, l'enjeu en est souvent considérable : ainsi, comment lirions-nous l' " Ulysse " de Joyce s'il ne s'intitulait pas " Ulysse " ? Cette étude, la première consacrée à l'ensemble d'une pratique si importante dans les moeurs et les institutions de la République des Lettres, se veut à la fois une introduction, et une initiation à considérer de plus près ce qui, si souvent, règle en sous main nos lectures.
    Un slogan simple la résume et l'inspire : Attention au paratexte !

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  • Cet essai explore le nouveau paradigme de la forme dramatique qui, apparu dans les années 1880 (avec Ibsen, Strindberg, Tchekhov), s'est perpétué dans les dramaturgies les plus contemporaines (Heiner Müller, Jon Fosse, Valère Novarina.). Il met en évidence la dimension rhapsodique de la forme dramatique : le drame nouveau ressortit à une forme ouverte et profondément hétérogène où les modes dramatique, épique et lyrique, voire argumentatif, ne cessent de s'ajointer ou de se chevaucher. Loin de souscrire aux idées de " décadence " (Lukács), d'obsolescence (Lehmann), ou encore de mort du drame (Adorno), J.-P. Sarrazac dessine les contours, toujours en mouvement, d'une forme la plus libre possible, mais qui n'est pas, à l'instar de la rhapsodie en musique, l'absence de forme.

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  • Dès lors qu'elle traite de la voix comme catégorie du récit, l'analyse narratologique paraît poursuivre une chimère. Car enfin, soyons sérieux, lorsqu'on lit, on n'entend rien : la « voix » n'est jamais autre chose que le signe d'un travail d'imagination sonore enclenché par la lecture silencieuse. Or l'effet est insistant : le récit semble parler tout de même, et rarement d'une manière unique et homogène ; la construction de ces « voix », de toute évidence, fait partie de l'attirail rhétorique de tout écrivain digne de ce nom.

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  • La perception que nous avons de l'espace ne constitue pas tout à fait une donnée naturelle. Elle est fortement influencée par notre environnement culturel.
    À l'espace homogène que nous percevons aujourd'hui, où seules varient les distances, s'oppose l'espace hétérogène du Moyen Âge, senti comme de nature différente selon qu'il est proche ou lointain. De cette distinction, illustrée par les arts figuratifs, la cartographie, la littérature, le langage même, découlent des conséquences qui embrassent notre civilisation entière : celle-ci, en dix siècles, glisse d'un modèle à l'autre, au prix d'un bouleversement de ses valeurs sensorielles et symboliques.
    Paul Zumthor retrace cette histoire de quatre points de vue convergents : par rapport à l'idée de " lieu " et de stabilité, à celle de " dimension " et de mouvement, à celle d'inconnu désirable et de " découverte ", enfin dans les représentations imagées. Le moment critique, où l'on bascule du monde ancien à la modernité, n'est pas identique dans ces diverses perspectives. Du moins une période tournante se dessine-t-elle entre 1450 et 1550 : emblématiquement, l'équipée de Christophe Colomb en marque le centre.

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  • Le roi Louis-Philippe demanda un jour à Arago, directeur de l'Observatoire : « Entre nous, êtes-vous bien, sûr que cette magnifique étoile se nomme véritablement Sirius ? » Cette question pertinente, qui vaut aussi bien par exemple, pour le chien ou la vertu, a été agitée pendant plusieurs siècles. L'une des réponses est que le nom « véritable » (Socrate dit : « naturellement juste ») de chaque chose, personne, étoile, etc., lui convient parce qu'il lui ressemble, et que Sirius étincelle au lexique autant qu'au firmament. Mimologiques explore quelques textes inspirés par cette heureuse croyance, et qui composent, depuis Platon, un genre littéraire méconnu.Gérard Genette est né à Paris en 1930. Visiting professor à la New York University, ancien directeur d'études de l'École des hautes études en sciences sociales, il dirige la collection « Poétique » aux Éditions du Seuil. Il est l'auteur de Bardadrac (2006) et Codicille (2009), publiés au Seuil.

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  • Dernière oeuvre du corpus aristotélicien, probablement une des plus connues d'Aristote, La Poétique s'intéresse aux différents aspects de l'art poétique, comme la tragédie, l'épopée, et de manière anecdotique la musique.Traduire La Poétique sans la banaliser, en éclaircir le propos sans effacer les difficultés et les tensions internes, c'est la double tâche que les traducteurs se sont fixée.Pour l'helléniste, le texte grec, réexaminé avec soin, est en regard. Mais le non-helléniste est aussi introduit, autant que faire se peut, aux arcanes du texte et associé à sa lecture : l'ambivalence d'un cas, la polysémie d'un mot, le "jeu" syntaxique d'une phrase, autant de formes-sens que des notes éclairent et problématisent.Edition, traduction, commentaire, le livre sollicite son lecteur de s'engager à son tour dans les passages entrevus, déjouant les impasses, pour traquer le sens de ce discours fondateur qu'est La Poétique d'Aristote.

    Texte, traduction, notes par Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot.

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  • Sinuant à travers des thèmes aussi variés que les fonctions de la critique, la Poétique d'Aristote, la cathédrale gothique, la comédie américaine, l'Esthétique de Hegel, le western classique, le jazz, la série télévisée, le réalisme et le romanesque, le détail et l'exception, le comique et le tragique, l'humour et l'ironie, Vermeer, l'art moderne et contemporain, les Mémoires d'outre-tombe, ce volume évoque à sa façon, volontairement rhapsodique, la relation, toujours instable ou ambiguë, entre les oeuvres et les genres, littéraires et autres. Ses rubriques désignent des séquences plus ou moins continues de pages plus ou moins autonomes, et diversement enchaînées, avec ou sans transition. Davantage qu'un saut d'objet, chaque césure marque un suspens d'écriture et suggère à la lecture une pause à durée variable, entre soupir et point d'orgue.

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  • La musique est un art peu considéré par la philosophie et l'esthétique. Trop vague, trop rebelle aux concepts... comment penser ce que l'on ne peut que si mal décrire?
    Pourtant, qu'on l'envisage sous l'angle du jeu ou sous celui de l'écoute, l'expérience musicale se révèle susceptible d'une approche rigoureuse. C'est le corps qui fournit l'élément clé de cette analyse: producteur de musique, il est aussi soumis aux pouvoirs de la musique. Or si la musique nous dit quelque chose du corps, elle révèle aussi quelque chose du temps, un temps qui ne serait pas narratif mais extérieur ou antérieur à l'ordre humain. Le concept d'ALTERATION réunit ces différentes puissances de la musique, dans l'interprétation et l'histoire des oeuvres, mais aussi dans l'oeuvre elle-même: rythme, polyphonie, immanence et retour... Le philosophe a bien quelque chose à apprendre de la musique, pourvu qu'il veuille l'écouter.
    Nouvelle édition augmentée d'une préface inédite de l'auteur

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  • Quel est le point commun entre Sixième Sens et Desperate Housewives, entre Le Superbe Squelette d'Alice Sebold et L'Attentat de Yasmina Khadra, entre La Douane de mer de Jean d'Ormesson et les Damnés de Chuck Palahniuk, entre La Voyageuse de Dominique Rolin et Barzakh de Juan Goytisolo ? Si différentes soient-elles, ces fictions sont toutes racontées par un mort. Elles participent d'un courant important de l'écriture du moi à l'époque de l'autofiction, et d'un changement capital dans la représentation du sujet et dans l'art narratif. En effet, si les voyages en enfer, les mémoires d'outre-tombe et les apparitions s'inscrivent dans une tradition fort ancienne, un tabou aussi vieux que la littérature interdisait de confier à un défunt la totalité du récit. Depuis le milieu des années 1980, la fiction que l'on pourrait nommer, à la suite de Derrida, « autothanatographique » s'est imposée comme une forme résolument nouvelle de la poétique de la mort. Comment et pourquoi fascine-t-elle des écrivains aussi divers ? Que nous apprend-elle sur notre rapport à la mort et sur notre façon d'en parler ? Et ne confirme-t-elle pas, en dernière analyse, la mort du roman ?

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  • Les frontières entre fait et fiction, réalité et imaginaire, ont la réputation d'être désormais brouillées. Pourquoi les défendre ? Parce qu'elles sont une nécessité cognitive, conceptuelle et politique ; parce que leur disparition élimine le plaisir de passer d'un monde à l'autre. Françoise Lavocat propose ici de repenser les frontières de la fiction dans la littérature, le cinéma, le théâtre et les jeux vidéo.
    La première ambition de son livre réside dans le bilan très complet qu'il dresse des controverses anciennes et récentes sur le statut de la fiction dans les domaines de la théorie littéraire, du droit, de la psychanalyse et des sciences cognitives. À la faveur des ces éclairages multiples, l'ouvrage prend notamment en compte le phénomène du storytelling, l'histoire des rapports entre Histoire et poésie, la question du blasphème. Le parti pris de distinction qu'il adopte, tout en défendant l'idée d'une hybridité essentielle de la fiction, en constitue le second intérêt et la stimulante nouveauté. Les conditions de possibilité d'une culture de la fiction sont interrogées, ainsi que ses limites. Le point de vue défendu renouvelle entièrement les termes du débat : l'auteur s'emploie en effet à définir la fiction comme un monde possible possédant son ontologie propre, en concentrant l'intérêt sur la relation aux personnages, la question des paradoxes et de la métalepse, cette figure qui confirme la frontière entre les mondes en donnant l'illusion de la franchir.

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  • Un panorama (incomplet) de la critique au XXe siècle : une analyse de la pensée théorique de Sartre et Blanchot, de Döblin et Brecht, de Jakobson et Bakhtine, de Barthes et Frye, de Watt et Bénichou.
    Un roman (inachevé) d'apprentissage, où l'auteur raconte ses amours et ses déceptions, pendant ces vingt-cinq dernières années. Un programme (rapidement esquissé) de la " critique dialogique ", qu'illustrent les sept chapitres du livre ; dans les deux derniers, les auteurs critiqués prennent à leur tour la parole. Une réplique dans le débat idéologique actuel, présenté comme l'antinomie d'un dogmatisme classique et d'un relativisme moderne, antinomie à laquelle l'auteur croit pouvoir échapper par cette critique de la critique.

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  • Composition

    Michel Charles

    La composition d'une oeuvre désigne à la fois son élaboration, ses parties et leur agencement, autant dire son tout, mais vu sous un angle particulier : comme un assemblage. Or, elle règle aussi et surtout les allures : le lecteur est emporté, pris dans le défilé des lieux et des scènes ; il subit la scansion des affects, les changements de régime, les variations de vitesse et de lumière ; il éprouve dans le temps la forme du texte. Comment traiter de la composition sans rien perdre de ce mouvement ?
    Afin de pimenter la chose avec des mises à l'épreuve un peu fortes, on a privilégié, pour l'irrégularité du genre, des textes romanesques. Mme de Lafayette, Prévost, Stendhal, Balzac, Flaubert, Proust apportent des éclairages particuliers aux questions générales : la construction d'une forme au fil du texte, l'opposition lecture de loin/lecture de près, la coexistence de cohérences multiples, le détail. Des points sensibles de l'art du roman sont examinés : les ouvertures, les descriptions, les transitions, la gestion de l'information, l'usage d'architectures modulaires.
    Hypothèses théoriques, lectures pas à pas, expérimentations diverses, changements de point de vue et d'échelle, on propose des instruments capables de décrire les configurations mouvantes du matériau, fausses pistes et vraies surprises. On n'a pas cherché à effacer les traces de ces itinéraires aventureux, mais à composer un livre qui associât le lecteur à l'enquête.

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  • La rhétorique classique définissait la métalepse comme la désignation figurée (métonymique) d'un effet par sa cause, ou vice versa , et plus spécifiquement la métalepse "de l'auteur" comme une figure par laquelle on attribue au poète le pouvoir d'entrer en personne dans l'univers d'une fiction dont, comme auteur, il est bien la "cause", comme lorsqu'on dit que Virgile "fait mourir Didon" au IVème Livre de l'Énéide , en feignant de croire qu'il a lui-même allumé le bûcher de la reine de Carthage. De ce qui n'était guère qu'une façon de parler, la narratologie moderne s'est autorisée, depuis quelques années, pour explorer sous ce terme les diverses façons dont le récit de fiction peut enjamber ses propres seuils, internes ou externes : entre l'acte narratif et le récit qu'il produit, entre celui-ci et les récits seconds qu'il enchâsse, et ainsi de suite et dans tous les sens.
    ''''''''''' Dans Figures III' et Nouveau Discours du récit , Gérard Genette avait rapidement évoqué ces divers types de pratiques transgressives. Il leur consacre ici une étude plus frontale et plus approfondie, qu'il étend maintenant au champ beaucoup plus vaste des divers arts "représentatifs" , comme la peinture, le théâtre, le cinéma, la télévision... Il montre comment les figures sculptées d'un bouclier peuvent s'animer et prendre la parole, comment un tableau peut quitter son cadre, un personnage sortir de la scène ou traverser l'écran, comment un romancier au travail peut voir son bureau envahi par les "formes vaporeuses" de ses héros, et comment il peut lui-même encombrer, tel Gulliver à Lilliput, tout le vaste paysage de son roman. D'Homère à Giono, de Sterne à Calvino, de Pirandello à Woody Allen, les artistes ont rarement résisté à cette tentation de mettre en scène et en jeu les moyens et les effets de leur représentation du monde, et d'entraîner leurs propres lecteurs et spectateurs dans le vertige qui résulte de cette sorte de mise en abyme.
    ''''''''''' Par sa composition capricieuse et souvent digressive, ce petit volume nous attire à son tour dans le tournoiement, tantôt désinvolte, tantôt inquiétant, des diverses fantaisies créatrices que désigne désormais le terme de métalepse.

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  • Le cinéma est à plus d'un titre un art des relations : on ne comprend pleinement un film qu'en le situant dans l'histoire des formes (genre, série, reprise), dans celui de la pensée qu'il engendre chez le spectateur-philosophe (chacun de nous dans nos bons moments), ou dans l'étude de la mise en contact d'aires culturelles distinctes (la présence des Européens à Hollywood, par exemple). Ainsi, la poétique historique des films, la " cinéphilosophie " et l'approche du cinéma en termes de transferts culturels sont autant de chemins qui aident à explorer dans le présent ouvrage ce territoire relationnel. Mais au sein même de ces approches, un film, un texte, un penseur, un cinéaste franchissent des frontières décidément poreuses, donnant extension et valeur d'égide au procédé filmique qui mêle et relie à la fois les images : le fondu-enchaîné. Ainsi font retour au long du livre les Accords Blum-Byrnes, le film noir et la comédie américaine, Stanley Cavell et Gilles Deleuze, Albert Laffay et le baudrier du roi dans La Veuve joyeuse de Lubitsch, Lettre d'une inconnue de Max Ophuls et Tout ce que le ciel permet de Douglas Sirk, la cinéphilie française et le CinemaScope, Walden de Thoreau et l'expression " ça, c'est du cinéma ! " ce qui ne doit pas vraiment surprendre car avec ces Fondus enchaînés, la collection " Poétique " s'ouvre au septième art.

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  • Le penseur russe Mikhaïl Bakhtine (1895-1975) a mené sous le régime soviétique une existence marginale, mais ses travaux, publiés en partie après sa mort, sont aujourdhui traduits et discutés dans le monde entier. Ils portent sur lhistoire de la littérature russe et mondiale, avec en particulier les livres sur Dostoïevski et Rabelais, mais aussi sur la théorie du langage, des genres littéraires, du psychisme humain, de la culture et de la connaissance, pour culminer dans une anthropologie philosophique.La question à laquelle revient inlassablement Bakhtine, à travers ces différents thèmes et approches, est celle de la nature profondément dialogique des humains : « Etre signifie être pour autrui et, à travers lui, pour soi. »Première introduction à luvre et la pensée de Bakhtine, le présent livre se situe à mi-chemin entre lanthologie et le commentaire, et il permet dentendre à nouveau la voix de Bakhtine : pour que le dialogue puisse se poursuivre. Il contient également quatre textes des années vingt, issus du cercle de Bakhtine et jamais auparavant publiés en français.

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  • Depuis la publication, en 1972, de figures iii, l'étude des structures et techniques narratives s'est largement développée dans le monde entier sur la base de ce que gérard genette avait proposé comme "discours du récit".
    Après dix ans de réflexion, l'auteur revient ici sur ses traces, proposant à la fois une relecture critique de son essai de méthode, et le bilan d'une décade de recherches en narratologie - en particulier sur le terrain crucial des rapports entre choix de mode ("point de vue") et de voix ("personne"), qui déterminent l'essentiel d'une situation narrative. bien au-delà du modèle initial demandé à la recherche du temps perdu, il ouvre l'enquête à tous les possibles du récit passé, présent et à venir, convaincu avec borges que tout livre concevable, voire inconcevable, doit se trouver sur quelque rayon inconnu de l'infini littéraire.
    "que vaudrait la théorie, demande-t-il, si elle ne servait aussi à inventer la pratique?" de sorte que ce nouveau discours du récit est aussi un discours en attente de nouveaux récits: "les critiques n'ont fait jusqu'ici qu'interpréter la littérature, il s'agit maintenant de la transformer".

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  • Qu'entend-on par journal personnel en ce début de XXIe siècle, à un moment où le genre connaît un développement sans précédent ? Quels sont, du Journal de Stendhal au Mausolée des amants d'Hervé Guibert, les caractères de ces textes qu'on les appelle journaux intimes, journaux littéraires, journaux de voyage, journaux de guerre...oe
    Tenter de répondre à cette question, c'est d'abord rencontrer la figure du diariste source et objet du discours personnel, en retrait du monde et penché sur ses propres profondeurs, développant le discours qu'il ne tient pas devant autrui. C'est ensuite lire les notes quotidiennes comme autant de saisies de l'instant et de jalons du passage du temps, qui font du journal une « espèce d'histoire », un récit apparemment sans structure, disparate et bigarré. C'est encore poser la question de la destination, ou plus précisément de la figure de lecteur que le texte pose ou présuppose : comment le diariste, qui affirme souvent n'écrire que pour lui-même, prévoit-il, voire met-il en place une lecture extérieure ? C'est enfin s'interroger sur le statut du genre : quelle littérarité le
    journal peut-il se voir reconnaître, par renversement des valeurs littéraires oe
    Car finalement, décrire le journal, c'est se demander ce que peut être une littérature intime. Et c'est se demander ce qu'est la littérature.

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  • Du premier numéro de Poétique, en février 1970, au numéro 186, en novembre 2019, cinquante ans ont passé. En termes éditoriaux, ce sont environ 25 000 pages, 1 500 articles écrits par 800 auteurs. On se risquera à parler d'une somme. Aussi, pour en faciliter l'usage, comme cela avait été fait en novembre 1994, à l'occasion du numéro 100 et du vingt-cinquième anniversaire de la revue, c'est par l'établissement d'un instrument de recherche, de lecture ou de relecture qu'est marqué cet anniversaire. On trouvera en ligne et en libre accès sur le site CAIRN de la revue (https://www.cairn.info/revue-poetique.htm) et sur celui du Seuil un document intitulé Cinquante ans de Poétique. 1970-2019. Il comprend des tables et index des numéros 1 à 186 : table des articles, table des numéros et des dossiers thématiques, index des auteurs traités, index thématique.

    En 1970, il s'agissait de promouvoir la réflexion théorique contre « le quasi-monopole des disciplines historiques ». Projet scientifique et politique, donc. Cinquante ans après, l'apaisement est indéniable. La théorie se porte plutôt bien et chacun a fait les efforts nécessaires : passons sur quelques résistances amères et quelques préjugés tenaces (il en reste), et reconnaissons l'acceptation par l'institution de travaux relevant de la poétique ; de l'autre côté, soulignons une meilleure prise en compte de l'histoire par la poétique, un élargissement des corpus, la redécouverte de la tradition rhétorique, un travail critique considérable. Ainsi une évolution a-t-elle eu lieu, discrète, silencieuse, mais bien réelle. La réflexion théorique peut se poursuivre dans la sérénité et l'on ne va pas s'inventer des guerres pour la pimenter. En tout cas, il suffit d'un coup d'oeil sur ces cinquante années de Poétique pour mesurer l'ampleur du travail effectué et si nul ne peut prédire l'avenir d'une revue, il est raisonnable de penser que la discipline du même nom, qui a plus de vingt-cinq siècles, qui est, en toute rigueur, beaucoup plus vieille que la littérature elle-même, survivra quoi qu'il arrive et poursuivra son chemin.

    Le paysage a changé, mais d'autres problèmes ont surgi, et peut-être plus graves. La nécessité scientifique, institutionnelle et politique du travail théorique en doit être réaffirmée d'autant plus fortement. Le contexte ne semble guère favorable aux études littéraires, et nous avons à justifier nos travaux. Aussi, peut-on imaginer qu'il soit possible de se passer d'une réflexion sur le pourquoi et le comment de l'étude des textes ? Nous n'allons pas nous plaindre de cette exigence, mais une tâche difficile et urgente s'impose : contribuer à former un noyau dur des études littéraires, leur assurer un fondement solide et, en même temps, répondre aux reconversions et à la dispersion, voire à la dilution que chacun peut constater. Que cette dispersion soit l'occasion de visiter des champs culturels de toutes sortes, on le comprend aisément, mais, dans le mouvement centrifuge que nous vivons, il arrive trop souvent qu'on traverse les textes sans les voir, qu'on ne les traite plus en objets de langage et qu'on en vienne à oublier l'essentiel : leur analyse, justement, et la réflexion sur les pratiques. Une nouvelle configuration scientifique et idéologique confirme ainsi aujourd'hui plus que jamais la pleine légitimité et la pleine utilité de notre discipline. Dans une autre perspective, mais dans le même esprit, nous avons d'autres bonnes raisons de poursuivre et de progresser : il y a en effet une vertu proprement pédagogique de la poétique. Tout d'abord, elle est puissamment fédératrice : quels que soient l'objet d'étude (l'auteur, le « siècle », puisque c'est encore ainsi qu'on découpe le domaine) et la case dans laquelle chacun est supposé s'installer - ou être installé bon gré mal gré -, parler poétique, c'est décloisonner, faciliter et enrichir l'échange ; personne ne restera confiné dans son lieu particulier. Par ailleurs, elle efface le sentiment d'arbitraire ou de gratuité : c'est par et avec le travail théorique que l'on peut manifester la question essentielle des enjeux d'une recherche et, en conséquence, sa légitimité. Enfin, en se montrant capable d'interroger radicalement nos manières de lire, la théorie littéraire initie à un plaisir particulier, apprend à manier l'abstraction, à inventer des concepts, à bouleverser les préjugés, elle fait comprendre ce qu'est une hypothèse, comment en évaluer la pertinence, elle soustrait « le littéraire » à ces improbables mélanges d'impressionnisme et d'érudition qui ne satisfont finalement ni les amoureux fervents ni les savants austères.

    Poétique se caractérise non seulement par son objet, mais aussi par son fonctionnement. Les principes sont ici : favoriser l'invention - un des grands plaisirs de la réflexion théorique est la recherche d'hypothèses neuves ; privilégier la réflexivité -, il convient de contrôler autant qu'il est possible ce que l'on fait ; assurer la lisibilité - pallier la difficulté du propos théorique, le nourrir d'un travail critique et s'efforcer d'établir efficacement le socle commun dont nous avons besoin.

    Si chaque numéro, discrètement ou explicitement, fait en sorte de classer les articles reçus et de mettre en lumière des relations qui peuvent les unir, il reste que la revue accepte sans réserve d'être largement soumise au flux d'arrivée des recherches qui se font. Les programmes, qui, comme on sait, saturent l'espace institutionnel, ont sans doute l'intérêt de susciter des travaux et de favoriser les échanges, mais, à l'évidence, tout ne peut ni ne doit être programmé : le programme, la commande risquent aussi de verrouiller la recherche, il faut qu'il y ait du jeu, de l'imprévu, et d'autres champs. Poétique veut rester un espace à la marge d'un système inévitablement contraignant : que les jeunes chercheurs aussi bien que les auteurs confirmés y pensent comme à un lieu ouvert à des textes novateurs, sans restriction de corpus, écrits librement dans le cours d'un itinéraire personnel.

    Le document bibliographique qui est aujourd'hui proposé est une façon de mettre à la fois de l'ordre et du désordre dans la production de Poétique. De l'ordre, puisqu'il permet de construire des ensembles centrés sur des questions ou des oeuvres, de composer a posteriori des numéros très structurés qui n'avaient pas (encore) vu le jour et, si l'on veut, de « s'y retrouver ». Reste que, dans le même temps, un désordre d'un nouveau genre s'installe : l'ordre tout relatif, ténu, limité, mais visible des numéros réels disparaît dans l'opération au profit de listes. Les bibliothèques virtuelles n'ont-elles pas cet avantage sur les bibliothèques réelles qu'elles favorisent à l'extrême le vagabondage et l'aventure ? D'un désordre l'autre, le lecteur explorera à son gré ces cinquante années de travail.
    M. C.

    Sur commande
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