Jean-Paul Sartre

  • Huis clos ; les mouches

    Jean-Paul Sartre

    «Garcin : - Le bronze... (Il le caresse.) Eh bien, voici le moment. Le bronze est là, je le contemple et je com prends que je suis en enfer. Je vous dis que tout était prévu. Ils avaient prévu que je me tiendrais devant cette cheminée, pressant ma main sur ce bronze, avec tous ces regards sur moi. Tous ces regards qui me mangent... (Il se retourne brusquement.) Ha ! vous n'êtes que deux ? Je vous croyais beaucoup plus nombreuses. (Il rit.) Alors, c'est ça l'enfer. Je n'aurais jamais cru... Vous vous rappelez : le soufre, le bûcher, le gril... Ah ! quelle plaisanterie. Pas besoin de gril : l'enfer, c'est les Autres.»

  • «L'existentialisme n'est pas autre chose qu'un effort pour tirer toutes les conséquences d'une position athée cohérente. Elle ne cherche pas du tout à plonger l'homme dans le désespoir. Mais si l'on appelle, comme les chrétiens, désespoir toute attitude d'incroyance, elle part du désespoir originel. L'existentialisme n'est pas tellement un athéisme au sens où il s'épuiserait à démontrer que Dieu n'existe pas. Il déclare plutôt : même si Dieu existait, ça ne changerait rien ; voilà notre point de vue. Non pas que nous croyions que Dieu existe, mais nous pensons que le problème n'est pas celui de son existence ; il faut que l'homme se retrouve lui-même et se persuade que rien ne peut le sauver de lui-même, fût-ce une preuve valable de l'existence de Dieu. En ce sens, l'existentialisme est un optimisme, une doctrine d'action.»

  • Les mots

    Jean-Paul Sartre

    « J'ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout ; défense était de les faire épousseter sauf une fois l'an, avant la rentrée d'octobre. Je ne savais pas encore lire que, déjà, je les révérais, ces pierres levées : droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs, je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait... »

  • La nausée

    Jean-Paul Sartre

    « Donc j'étais tout à l'heure au Jardin public. La racine du marronnier s'enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c'était une racine. Les mots s'étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d'emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. J'étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et noueuse entièrement brute et qui me faisait peur. Et puis j'ai eu cette illumination.
    Ça m'a coupé le souffle. Jamais, avant ces derniers jours, je n'avais pressenti ce que voulait dire "exister" ».

  • Les mains sales

    Jean-Paul Sartre

    « Comme tu tiens à ta pureté, mon petit gars ! Comme tu as peur de te salir les mains. Eh bien, reste pur ! À quoi cela servirait-il et pourquoi viens-tu parmi nous ? La pureté, c'est une idée de fakir et de moine. Vous autres, les intellectuels, les anarchistes bourgeois, vous en tirez prétexte pour ne rien faire. Ne rien faire, rester immobile, serrer les coudes contre le corps, porter des gants. Moi j'ai les mains sales. Jusqu'aux coudes. Je les ai plongées dans la merde et dans le sang. »

  • L'intellectuel ne peut plus aujourd'hui s'arrêter au stade de la conscience malheureuse - idéalisme, inefficacité - mais doit s'attaquer à son problème : nier le moment intellectuel pour tenter de trouver un nouveau statut populaire. Jean-Paul Sartre pose trois questions essentielles lors de conférences prononcées au Japon en 1965, qui valent toujours : qu'est-ce qu'un intellectuel ? quelle est sa fonction ? l'écrivain est-il un intellectuel ?

  • L'être et le néant est un des textes majeurs de la deuxième moitié du XXe siècle. Jean-Paul Sartre (1905-1980) y pose les fondations de l'existentialisme : si Dieu n'existe pas, l'homme ne trouve ni en lui, ni hors de lui, des excuses ou des valeurs auxquelles s'accrocher; dès lors que l'existence précède l'essence, nul ne peut se réfugier derrière une nature humaine donné et figée. Où qu'il regarde, l'homme est seul, sans excuses, condamné à être libre.
    «L'être ne saurait engendrer que l'être et, si l'homme est englobé dans ce processus de génération, il ne sortira de lui que de l'être. S'il doit pouvoir interroger sur ce processus, c'est-à-dire le mettre en question, il faut qu'il puisse le tenir sous sa vue comme un ensemble, c'est-à-dire se mettre lui-même en dehors de l'être et du même coup affaiblir la structure d'être de l'être. Toutefois il n'est pas donné à la "réalité humaine" d'anéantir, même provisoirement, la masse d'être qui est posée en face d'elle. Ce qu'elle peut modifier, c'est son rapport avec cet être. Pour elle, mettre hors de circuit un existant particulier, c'est se mettre elle-même hors de circuit par rapport à cet existant. En ce cas elle lui échappe, elle est hors d'atteinte, il ne saurait agir sur elle, elle s'est retirée par-delà un néant. Cette possibilité pour la réalité humaine de sécréter un néant qui l'isole, Descartes, après les Stoïciens, lui a donné un nom : c'est la liberté.»

  • Le mur

    Jean-Paul Sartre

    « - Comment s'appellent-ils, ces trois-là ?
    - Steinbock, Ibbieta et Mirbal, dit le gardien.
    Le commandant mit ses lorgnons et regarda sa liste :
    - Steinbock... Steinbock... Voilà. Vous êtes condamné à mort.
    Vous serez fusillé demain matin.
    Il regarda encore :
    - Les deux autres aussi, dit-il.
    - C'est pas possible, dit Juan. Pas moi.
    Le commandant le regarda d'un air étonné... »

  • « Qu'est-ce que tu m'as fait ? Tu colles à moi comme mes dents à mes gencives. Je te vois partout, je vois ton ventre, ton sale ventre de chienne, je sens ta chaleur dans mes mains, j'ai ton odeur dans les narines. J'ai couru jusqu'ici, je ne savais pas si c'était pour te tuer ou pour te prendre de force. Maintenant, je sais. (Il la lâche brusquement.) Je ne peux pourtant pas me damner pour une putain. »

  • Trois personnages se retrouvent en Enfer, en l'occurrence dans un salon Second Empire. Ils évoquent les circonstances de leur mort et avouent, bon gré mal gré, les crimes qui leur ont valu d'être damnés.
    Garcin, un publiciste qui trompait scandaleusement sa femme, a été fusillé pour avoir déserté. Estelle, une jeune bourgeoise coupable d'avoir noyé son enfant, a succombé à une pneumonie. Inès, une employée des postes qui avait abandonné son mari, a été victime de sa compagne, qui l'a entraînée dans son suicide ; elle seule assume sans mauvais foi sa conduite passée. Tous trois se mettent à la torture à force de questions et souffrent de leurs désirs inassouvis : Inès poursuit Estelle de ses assiduités, Estelle tente d'aguicher Garcin, dont l'unique souci est de se réhabiliter aux yeux d'Inès. Quand, soudain, la porte du salon s'ouvre, aucun des trois ne cherche à s'échapper, comme s'ils choisissaient définitivement de ne pas être libres. Le mot de la fin reviendra à Garcin : « L'Enfer, c'est les Autres. » Les damnés n'auront pas d'autre solution que de « continuer ».

  • « Si un homme attribue tout ou partie des malheurs du pays et de ses propres malheurs à la présence d'éléments juifs dans la communauté, s'il propose de remédier à cet état de choses en privant les juifs de certains de leurs droits ou en les écartant de certaines fonctions économiques et sociales ou en les expulsant du territoire ou en les exterminant tous, on dit qu'il a des opinions antisémites.
    Ce mot d'opinion fait rêver... » Jean-Paul Sartre.

  • « Écriture et lecture sont les deux faces d'un même fait d'histoire et la liberté à laquelle l'écrivain nous convie, ce n'est pas une pure conscience abstraite d'être libre. Elle n'est pas, à proprement parler, elle se conquiert dans une situation historique ; chaque livre propose une libération concrète à partir d'une aliénation particulière... Et puisque les libertés de l'auteur et du lecteur se cherchent et s'affectent à travers un monde, on peut dire aussi bien que c'est le choix fait par l'auteur d'un certain aspect du monde qui décide du lecteur, et réciproquement que c'est en choisissant son lecteur que l'écrivain décide de son sujet. Ainsi tous les ouvrages de l'esprit contiennent en eux-mêmes l'image du lecteur auquel ils sont destinés. »

  • Ce volume contient :
    * Les Mots (1964) ;
    * Écrits autobiographiques 1939-1963 :
    - Carnets de la drôle de guerre (1939-1940) - Autour des « Carnets de la drôle de guerre » : Journal des 10 et 11 juin 1940 / La mort dans l'âme / Exercice du silence, 1942 / Journal du 12 au 14 juin et du 18 au 20 août 1940 ;
    - La Reine Albemarle ou le dernier touriste (1951-1953) - Autour de « La Reine Albemarle » : Lettre à Olga Kosakiewicz / Préface au guide Nagel « Les Pays nordiques » + Première version de la préface au guide Nagel / Lettre à Simone Jolivet ;
    - Retour sur les « Carnets de la drôle de guerre » (Notes de 1954-1955) : Cahier Lutèce / Relecture du Carnet 1 / « L'Apprentissage de la réalité » (Notes sur la guerre et sur la Libération) - Jean sans Terre (1955 ?) ;
    - Portraits (1960-1961) : Paul Nizan / Merleau-Ponty + Merleau-Ponty (première version, manuscrite) ;
    - Vers «Les Mots » (Notes et esquisses, 1953-1963) : Fragments initiaux / Développements abandonnés / Esquisses des « Mots» ;
    * Appendices : Lettre à Simone Jolivet (1926) / Notes sur la prise de mescaline (1935) / Lettre à Simone de Beauvoir (10 mai 1940) / Apprendre la modestie (après 1947) / Sartre parle des « Mots » (1953-1975) / « J'écris pour dire que je n'écris plus » (sans date) ;

    Édition publiée sous la direction de Jean-François Louette, avec la collaboration de Gilles Philippe et Juliette Simont.

  • L'âge de raison

    Jean-Paul Sartre

    « Ivich regardait à ses pieds d'un air fermé.
    - Il doit m'arriver quelque chose.
    - Je sais, dit Mathieu, votre ligne de vie est brisée. Mais vous m'avez dit que vous n'y croyiez pas vraiment.
    - Non, je n'y crois pas vraiment... Et puis il y a aussi que je ne peux pas imaginer mon avenir. Il est barré.
    Elle se tut et Mathieu la regarda en silence. Sans avenir... Tout à coup il eut un mauvais goût dans la bouche et il sut qu'il tenait à Ivich de toutes ses forces. C'était vrai qu'elle n'avait pas d'avenir : Ivich à trente ans, Ivich à quarante ans, ça n'avait pas de sens. Il pensa : "Elle n'est pas viable." »

  • Fils de famille, Lucien Fleurier est à la recherche de lui-même : d'une enfance dorée et confortable aux révoltes de l'adolescence, de la bohème aux milieux d'extrême-droite, le jeune homme tente de connaître l'homme qui émerge en lui.
    Jean-Paul Sartre parodie le « roman d'apprentissage » dans le style dépouillé et magistralement maîtrisé qui efface l'écrivain au profit du seul dévoilement de l'homme dans le monde.

  • Voici le sommaire de ce volume :
    - Préface, chronologie, note sur la présente édition.
    - La Nausée. Le Mur. Les Chemins de la liberté : I. L'Âge de raison ; II. Le Sursis ; III. La Mort dans l'âme ; IV. Drôle d'amitié.
    - Appendices : Dépaysement ; La Mort dans l'âme (fragments de journal) ; La Dernière Chance (fragments).
    - Notices, notes et variantes. Bibliographie générale.
    La part de l'inédit dans ce volume est importante. Elle est constituée d'abord par l'intégralité des passages de La Nausée supprimés par Sartre. Puis par la nouvelle Dépaysement retirée in extremis du recueil Le Mur. Par le journal de guerre intitulé La Mort dans l'âme. Enfin par des fragments de ce qui devait être le tome IV des Chemins de la liberté.
    Inédits aussi certains documents publiés avec les notes, comme la correspondance entre Sartre et son éditeur à propos de La Nausée et une précieuse série de lettres à Simone de Beauvoir concernant la rédaction de L'Âge de raison.

  • Dans L'imagination (1936), Sartre avait mené une analyse critique des théories de l'image mentale depuis Descartes.
    L'imaginaire, qu'il écrivit à la suite, tente d'abord ce qu'il appelle une «phénoménologie» de l'image, c'est-à-dire qu'il inventorie et conceptualise tout ce qu'une réflexion directe, voire subjective, peut apprendre de certain sur la conscience imageante ; il écarte donc les théories de ses prédécesseurs tout en se servant, souvent contre eux, de leurs observations concrètes, aussi bien que de sa propre subjectivité. Puis il en vient au probable, à savoir à ses propres hypothèses sur la nature de l'image mentale, ce qui l'amène à se poser des questions qui débordent la psychologie phénoménologique : Cette possibilité qu'a la conscience de se donner un objet absent est-elle contingente ? Quel est son rapport avec la pensée ? avec le symbole ? Que représente l'imaginaire dans la vie de la conscience, dans notre position du réel ? Et enfin quelle est la réalité de l'oeuvre d'art, cet irréel ?

  • Des allemands s'étaient montrés, prudemment, à l'entrée de la grand-rue.
    Chasseriau, pinette et clapot firent feu. les têtes disparurent. " ce coup-ci, on est repérés. " de nouveau le silence. un long silence. mathieu pensa : " qu'est-ce qu'ils préparent ? " dans la rue vide, quatre morts ; un peu plus loin, deux autres : tout ce que nous avons pu faire. a présent, il fallait finir la besogne, se faire tuer. et pour eux, qu'est-ce que c'est ? dix minutes de retard sur l'horaire prévu.

  • « Goetz : Je prendrai la ville.
    Catherine : Mais pourquoi ?
    Goetz : Parce que c'est mal.
    Catherine : Et pourquoi faire le Mal ?
    Goetz : Parce que le Bien est déjà fait.
    Catherine : Qui l'a fait ?
    Goetz : Dieu le Père. Moi, j'invente. »

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  • Le sursis

    Jean-Paul Sartre

    « L'avion s'était posé. Daladier sortit péniblement de la carlingue et mit le pied sur l'échelle ; il était blême. Il y eut une clameur énorme et les gens se mirent à courir, crevant le cordon de police, emportant les barrières... Ils criaient "Vive la France ! Vive l'Angleterre ! Vive la Paix !", ils portaient des drapeaux et des bouquets. Daladier s'était arrêté sur le premier échelon : il les regardait avec stupeur. Il se tourna vers Léger et dit entre ses dents :
    - Les cons ! »

  • « Écoute !... Écoute le bruit de leurs ailes, pareil au ronflement d'une forge. Elles nous entourent, Oreste. Elles nous guettent ; tout à l'heure elles s'abattront sur nous, et je sentirai mille pattes gluantes sur mon corps. Où fuir, Oreste ? » Ces mouches, ce sont les remords qui ont fondu sur la ville d'Argos lorsque la reine Clytemnestre et son amant Égisthe ont assassiné Agamemnon à son retour de la guerre de Troie, au su de tout le peuple.
    Depuis, Argos offre un paysage moribond, des habitants rasant les murs, vivant dans la crainte et le repentir. La princesse Électre, réduite en esclavage, rumine des rêves de révolte.
    C'est alors que surgit Oreste, de retour dans sa ville natale. Poussé par sa soeur, il décide de venger leur père en tuant ses assassins, et bouleverse ainsi soudainement l'ordre des choses.
    Véritable célébration de la liberté d'agir des individus et appel à l'action de résistance, le texte de Sartre trouvait, en 1943, un écho vibrant.
    Quelques exemples saillants pris dans le dossier :
    - Je découvre - Retour dans le passé : le spectateur contemporain des Mouches - « Plus on s'enfonce dans la guerre, plus il devient difficile d'aller au théâtre : le couvre-feu imposé par les occupants oblige à avancer à 19h30 le début des représentations pour que les spectateurs puissent attraper le dernier métro à 23h. » - J'analyse - « La pièce n'est pas un appel direct à la résistance - la censure ne l'aurait de toutes façons pas permis -, mais nombreux sont sans doute les spectateurs qui ont entendu l'exhortation d'Oreste à cesser de craindre l'oppresseur et à se dresser face au mal. » - Nous avons la parole - « Dans l'équipe qui met en scène une pièce de théâtre le scénographe et le costumier [...] jouent un rôle essentiel.
    Leurs choix, en accord avec le metteur en scène, vont permettre de créer l'atmosphère de la pièce. Un certain nombre de questions se posent : doit-on créer à la lettre ce qui est décrit dans les didascalies ?
    On se rend vite compte que les possibilités sont multiples. Doit-on davantage en recréer l'esprit, avec par exemple un décor très abstrait ?
    » - Prolongements - Le Justicier, tableau de mauvais goût de Martial Raysse, La mémoire de René Magritte, Madeleine pénitente du Caravage, La mort du Patriarche de Niki de Saint Phalle, I am sorry de Roy Lichtenstein...

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  • Dans l'oeuvre dramatique de Sartre, bien et mal, volonté de résistance et esprit de résignation, héroïsme (réel ou joué) et lâcheté, victimes et bourreaux, idéalistes et réalistes dialoguent et s'opposent au fil de pièces qui empruntent à tous les genres sans en adopter aucun, voire en les détournant tous. Une grande diversité, donc, du moins en apparence : elle a pu masquer la profonde unité de l'oeuvre, qui est un théâtre de l'héroïsme et de sa démythification. Cette unité, il n'est pas certain que les spectateurs des «premières» aient eu le recul nécessaire pour la percevoir. L'édition qui paraît aujourd'hui permet d'en prendre conscience.
    Même si Huis clos ne cesse d'être représenté avec succès, le théâtre de Sartre est un tnéâtre d'auteur et de lecture. Réunies dans une édition complète, accompagnées de scènes et de tableaux inédits, de témoignages sur les créations, de déclarations de Sartre et de ses proches, ces pièces qui furent comme le miroir d'un siècle aujourd'hui achevé peuvent désormais échapper à leur époque et être considérées d'un oeil nouveau, pour ce qu'elles sont : une interrogation, comparable à celles des mythes, sur la liberté de l'homme soumis à des situations extrêmes qui peuvent être, et qui sont, sa condition dans tous les temps.

  • Situations t.6

    Jean-Paul Sartre

    De mai 1958 à octobre 1964, Sartre est sur tous les fronts. Depuis le premier volume de Situations, on le sait curieux et perspicace ami des écrivains et des artistes : Albert Camus, Paul Nizan, André Masson, Merleau-Ponty, Andreï Tarkovsky... Le refus du prix Nobel de littérature et la tonalité polémique que Sartre lui donne viennent mettre le point final à ces pages consacrées aux lettres et aux arts. Ce qui, incontestablement, tient la première place, c'est le combat politique. La toile de fond en est le conflit algérien et, de manière plus générale, les conflits du Tiers Monde ; y apparaissent de grotesques figures, d'autres que Sartre juge plus pernicieuses et dangereuses pour la démocratie et la République, d'autres enfin qui sont à ses yeux porteuses d'espérance ou véritablement héroïques. Dans ce combat politique, Sartre fait flèche de tout bois : le polémiste y excelle, le moraliste y cisèle ses aphorismes ; la violence va jusqu'au cri, semble emporter l'écrivain au-delà de toute retenue.
    Mais il est enfin un autre Sartre plus humain, plus fraternel, celui qui part à la recherche de ses amis disparus, qui sont morts prématurément, absurdement, et à qui il faut rendre hommage ou justice : Camus, Nizan et Merleau-Ponty. Ces trois éloges funèbres sont également trois occasions de revenir sur soi, de comparer sa propre vie et celle de ceux qui ont disparu, de voir tout le chemin parcouru, tantôt avec eux tantôt sans eux ou contre eux, de jeter sur qui l'on fut un regard qui n'a nulle complaisance mais qui n'est pas sans tendresse.

  • Les jeux sont faits

    Jean-Paul Sartre

    - Il m'a empoisonnée ?
    - Eh oui, madame.
    - Mais pourquoi ? pourquoi ?
    - Vous le gêniez, répond la vieille dame. Il a eu votre dot. Maintenant il lui faut celle de votre soeur.
    Ève joint les mains dans un geste d'impuissance et murmure, accablée :
    - Et Lucette est amoureuse de lui !
    La vieille dame prend alors une mine de circonstance :
    - Toutes mes condoléances... Mais voulez-vous me donner une signature ?
    Machinalement, Ève se lève, se penche sur le registre et signe.
    - Parfait, conclut la vieille dame. Vous voilà morte officiellement.
    Ève hésite, puis s'informe :
    - Mais où faut-il que j'aille ?
    - Où vous voudrez. Les morts sont libres.

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