Republique-des-Lettres

  • Le jardin des supplices Nouv.

    Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Octave Mirbeau. Un politicien raté est envoyé en mission scientifique à Ceylan. Sur le bateau, il rencontre miss Clara, jeune femme sexuellement libre qui fuit les moeurs étriquées du vieux continent. Il tombe sous son charme et la suit en Chine où elle l'entraîne dans les cercles successifs de ses fantasmes érotiques et de son sadisme. Le point d'orgue est la visite, au coeur d'une nature luxuriante, du jardin des supplices. Clara aime y regarder des tourmenteurs travailler leurs victimes avec les raffinements que commande leur rang social. Sa volupté s'exacerbe à la vue de la souffrance et de la mort. Nourri des oeuvres de Sade, Barbey d'Aurevilly, Poe, Goya et Rops, Mirbeau fait ici la part belle au démon de la perversité sans s'abstenir de traiter les dimensions politiques et philosophiques de son récit. Écrit alors qu'on torture et tue un peu partout en Europe, il dédie son roman "plein de pages de meurtre et de sang [...] aux prêtres, aux soldats, aux juges,...", bref à tous ces pasteurs du peuple qui, partout, "s'acharnent à l'oeuvre de mort". À ses yeux, le monde est lui-même un immense jardin des supplices. "Partout du sang, et là où il n'y a plus de vie, partout d'horribles tourmenteurs qui fouillent les chairs, scient les os, vous retournent la peau avec des faces sinistres de joie [...]. Les passions, les appétits, les intérêts, les haines, le mensonge; et les lois, et les institutions, et la justice, l'amour, la gloire, l'héroïsme, les religions en sont les fleurs monstrueuses et les hideux instruments de l'éternelle souffrance humaine."

  • La grève des électeurs Nouv.

    Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Octave Mirbeau. "Rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. Tu n'as rien à y perdre, je t'en réponds; et cela pourra t'amuser quelque temps. Sur le seuil de ta porte, fermée aux quémandeurs d'aumônes politiques, tu regarderas défiler la bagarre [...]. Et s'il existe, en un endroit ignoré, un honnête homme capable de te gouverner et de t'aimer, ne le regrette pas. Il serait trop jaloux de sa dignité pour se mêler à la lutte fangeuse des partis, trop fier pour tenir de toi un mandat que tu n'accordes jamais qu'à l'audace cynique, à l'insulte et au mensonge. Je te l'ai dit, bonhomme, rentre chez toi et fais la grève." - Octave Mirbeau.

  • La garden-party et autres nouvelles Nouv.

    Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Katherine Mansfield. Certaines des quinze nouvelles de ce recueil, qui comptent parmi les plus typiques de Katherine Mansfield, montrent parfaitement comment elle dévoile et éclaire les aspects les plus secrets de la vie intérieure des êtres humains. Le ton de ses récits n'en est que plus intime et poignant. Elle se penche sur les souffrances humaines: les pleurs de l'enfance, les troubles de l'adolescence, la solitude de l'âge mûr, la séparation et la perte. Souffrance qui conduit parfois à ce plaisir des sens qui se satisfait des moments éphémères de l'existence: la rencontre avec les fleurs, les oiseaux, le pain croustillant, l'odeur de la lavande et autres instants de plaisirs simples. "La Garden-Party", qui donne son titre au recueil, nous introduit parallèlement dans deux foyers: la riche demeure de Laura Sheridan où se donne une somptueuse fête, et un logis misérable où vient de mourir accidentellement un ouvrier père de six enfants. Toute à la joie des festivités, Laura n'annule pas sa garden-party, préférant oublier ses voisins malheureux. Après le départ des convives, elle porte à la famille du défunt les restes du repas. En présence du mort, les sentiments confus accumulés dans son âme au cours de la fête éclatent en sanglots et en une exclamation puérile: "Excusez-moi si je garde mon chapeau", dit-elle au mort qu'elle voit si terriblement calme sur son grabat. Dans "À la Baie" et "La Jeune fille", elle décrit l'attente mêlée d'angoisse de jeunes filles devant l'amour. Katherine Mansfield éprouve une grande compassion pour les personnages féminins qu'elle affectionne - souvent des jeunes filles anxieuses ou des femmes frustrées. Chaque nouvelle est composée d'épisodes mettant en lumière par petites touches, avec grâce et délicatesse, mais aussi avec cocasserie et parfois une certaine cruauté, la vie secrète de ses personnages. De nombreux épisodes, personnages et décors de ces nouvelles, écrites vers la fin de la vie de l'autrice qui souffrait alors d'une tuberculose, sont en partie autobiographiques. Katherine Mansfield est décédée peu après, à l'âge de 34 ans.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Thomas Hardy. Jude Fawley exerce son métier de maçon pour gagner sa vie, espérer une vie meilleure et satisfaire sa soif de culture. Mais son tempérament sensuel, son manque cruel d'argent et un milieu peu favorable annihilent sa bonne volonté. Il tombe amoureux d'Arabella Down, parvient à l'épouser, est bientôt abandonné par elle. Il surmonte ce premier drame de sa vie et se plonge dans l'étude. Une passion pour sa cousine, la vive et intelligente Sue Bridehead, l'écarte encore une fois de sa voie. Celle-ci, mariée à un instituteur, déserte le toit conjugal pour se réfugier auprès de Jude. Ensemble, ils vivent heureux. Un enfant naît, suivi de deux autres, mais l'opinion publique leur est hostile. La pression sociale les écrase, le couple sombre dans la déchéance, les trois enfants meurent tragiquement et Sue retourne auprès de son époux légitime. Jude devient alcoolique. Il renoue avec Arabella mais meurt misérablement. Comme toujours chez Thomas Hardy, un profond pessimisme et une sorte de fatalisme domine la destinée des êtres humains. Il traite moins de leurs moeurs que du principe vital, l'instinct sexuel, qui régit sourdement leurs vies. Pour lui, la femme est le principal instrument de cette fatalité dans la vie des hommes, fatalité à laquelle elle-même est également totalement victime, bien qu'indifférente aux notions de bien et de mal. "Jude l'obscur", son second chef-d'oeuvre après "Tess d'Uberville", et sans doute aussi son roman le plus dense et le plus profond, étudie cette complexité des rapports entre les sexes. Qu'il le veuille ou non, Jude est soumis à une force supérieure contre laquelle tout principe moral est à jamais impuissant.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Thomas Hardy. Sous-titré "Vie et mort d'un homme de caractère", "Le Maire de Casterbridge" fait partie des romans du Wessex de Thomas Hardy, tous situés dans un comté rural fictif inspiré par le Dorset. Un jeune ouvrier agricole au caractère impulsif et colérique, Michael Henchard, vit avec sa femme, Susan, et sa fille en bas âge, Elizabeth-Jane, dans un petit village de cette partie sud-ouest de l'Angleterre où les anciennes traditions rurales patriarcales restent vives. Un jour d'ivresse, il a une violente dispute avec sa femme et décide de vendre pour quelques billets Susan et Elizabeth-Jane à un marin de passage, M. Wenson. Le lendemain, dégrisé, il prend conscience de son geste et réalise la gravité de son acte. Ne pouvant retrouver sa famille, il se jure alors de devenir totalement sobre. Dix-huit années passent pendant lesquelles Michael oeuvre à sa réussite sociale. Il devient un prospère et respectable marchand de blé de la région, bientôt élu maire de la petite ville où il s'est installé, Casterbridge (Dorchester). Tous ses concitoyens le croient veuf. Lors d'un voyage d'affaires à Jersey, il noue une relation avec une jeune femme, Lucetta, qui, déshonorée par cette aventure, se voit contrainte d'épouser Michael pour retrouver sa dignité. Mais aux yeux de la loi, Michael reste un homme marié. La situation se complique lorsque Susan et Elisabeth-Jane resurgissent du passé, seules et dans un état de grande pauvreté. Elles croisent le chemin de Donald Farfrae, un jeune Écossais ambitieux qui devient bientôt un sérieux concurrent en affaires et un rival politique du maire de Casterbridge. De surcroît, Elizabeth-Jane tombe amoureuse du jeune homme et l'épouse. La bonne fortune de Michael commence à tourner. Il perd son statut de notable et de maire. Rapidement ruiné et son passé dévoilé publiquement, il rechute dans l'alcoolisme et sombre lamentablement. Il meurt en laissant ses dernières volontés: "Qu'Elizabeth-Jane Farfrae n'ait jamais connaissance de ma mort et ne me pleure pas / Que je ne sois pas enterré en terre consacrée / Qu'aucune cloche ne résonne pour moi / Que nul ne vienne voir ma dépouille / Qu'aucun gémissement ne suive le cortège à mon enterrement / Qu'aucune fleur ne soit placée sur ma tombe / Que nul ne se souvienne de moi."

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Knut Hamsun, Prix Nobel de littérature. Un homme de bonne volonté, Isak, devient propriétaire d'un lopin de terre désertique en Norvège et commence son dur labeur, luttant contre l'hostilité de la glèbe et de la nature. Il épouse Inger, une femme simple et courageuse comme lui. Malgré les obstacles et les difficultés - mensonge, jalousie, concupiscence, cupidité et autres turpitudes de l'humanité sur cette terre - leur travail avance favorablement. Chaque progrès, chaque cadeau de la providence est accueilli par les deux époux avec une gratitude pleine de révérence. Remarquable roman pour son style, ses analyses psychologiques, la puissance de son souffle et le sens poétique de la nature qui s'y déploie, "L'Éveil de la Glèbe" est sans doute aussi une réponse de Knut Hamsum - lui-même fils de paysans et autodidacte - à ceux qui le critiquaient pour ses personnages moralement faibles.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Arthur Schnitzler. "Elle l'attira vers elle, se pressa contre lui; un désir douloureux monta du fond de l'âme de Béate et déborda sombrement dans celle d'Hugo. Et il sembla à tous deux que leur canot, qui pourtant était presque immobile, les poussait plus loin, toujours plus loin, avec une vitesse croissante. Où les menait-il ? A travers quel rêve sans but ? Vers quel monde sans loi ? Pourraient-ils jamais accoster de nouveau à la terre ? En auraient-ils jamais le droit ? Ils étaient unis dans le même voyage; le ciel ne cachait plus pour eux, dans ses nuages, aucune aurore; et, dans l'avant-goût séducteur de la nuit éternelle, ils se donnèrent l'un à l'autre leurs lèvres périssables. Le canot continuait de glisser à la dérive, vers les bords infinis et il semblait à Béate qu'en cette heure-là elle baisait pour la première fois quelqu'un qu'elle n'avait jamais connu et qui avait été son mari." - Arthur Schnitzler.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Paul Valéry. "Eupalinos ou l'Architecte", "L'Âme et la Danse" et "Dialogue de l'Arbre" sont trois dialogues poétiques inspirés par la philosophie antique. "Eupalinos ou l'Architecte", à l'origine préface à un recueil intitulé "Architectures", revisite les grands concepts platoniciens (la mimesis, la réminiscence, le philosophe roi, l'ignorance,...). Au royaume des ombres, il met en scène un dialogue entre Socrate, abîmé dans la contemplation du fleuve du Temps, et Phèdre qui lui rappelle le souvenir de l'architecte Eupalinos, ce constructeur du temple d'Artémis qui faisait "chanter les édifices". Socrate médite alors sur la beauté et sur son choix d'être philosophe plutôt qu'artiste. "L'Âme et la danse", écrit de circonstance publié à l'origine dans "La Revue musicale", doit beaucoup à la "musique des idées" que Stéphane Mallarmé lui a inspiré. Le médecin Éryximaque y dialogue avec Phèdre et Socrate sur la danse et l'orchestique et notamment sur la beauté incarnée dans le corps et le mouvement de la Danseuse: "le corps qui est là veut atteindre à une possession entière de soi-même, et à un point de gloire surnaturel... Mais il en est de lui comme de l' âme pour laquelle le Dieu, et la sagesse, et la profondeur qui lui sont demandés, ne sont et ne peuvent être que des moments, des éclairs, des fragments d'un temps étranger, des bonds désespérés hors de la forme..." Le "Dialogue de l'Arbre", inspiré quant à lui par "Les Bucoliques" de Virgile et écrit sous l'Occupation en 1943, est une célèbration à la gloire de l'Arbre. Le dialogue se déroule entre le berger Tityre, qui jouit directement et immédiatement de la présence de l'Arbre, et le philosophe Lucrèce méditant sur le paradis terrestre de la sensualité et de la nature.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Honoré-Gabriel de Riquetti, comte de Mirabeau. En 1777, Mirabeau échappe au bourreau à la suite de son adultère avec Sophie de Monnier, mais il est enfermé au Château de Vincennes où il restera jusqu'en 1780. Le futur orateur de la Révolution française y rencontre D.A.F. de Sade et profite de son ascèse pour se cultiver et rédiger des traductions d'oeuvres latines, des pamphlets politiques et des romans érotiques. Parmi ces oeuvres licencieuses qui seront publiés anonymement à titre posthume, "Hic et Hec, ou l'art de varier les plaisirs de l'amour" relate les aventures libertines d'un élève des révérents pères jésuites d'Avignon placé comme précepteur dans une famille bourgeoise, les Valbouillant. Le jeune abbé androgyne Hic et Hec (c'est son nom) y goûtera bientôt à tous les plaisirs de la chair, enchaînant les expériences sexuelles en tous genres (masturbation, homosexualité, inceste, pédophilie, sado-masochisme,...) et les pratiques les plus diverses ("le cheval fondu", "la main chaude", "le pet-en-gueule", etc...). Citant allègrement Boccace et Pétrone, mariant gaiement pornographie et philosophie, ridiculisant le très rigoriste puritanisme religieux de l'époque, Marivaux nous livre ici un petit roman licencieux plein d'érotisme joyeux et de tendresse délicate. Guillaume Apollinaire ne s'y trompa pas, saluant l'ouvrage comme "écrit avec une grâce et un esprit rares".

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Victor Serge. Au cours des années 1920, Victor Serge fournit à plusieurs périodiques français ("La Vie ouvrière", "Le Bulletin communiste", "Clarté", "L'Humanité", etc.) des chroniques remarquablement informées sur la vie littéraire et culturelle en Russie. Passé de l'anarchisme au communisme, il développe aussi à cette époque ses premières réflexions sur les conditions d'existence d'une littérature révolutionnaire, traitant entre autres de la condition de l'écrivain, de sa fonction idéologique, de la pensée prolétarienne, de la captivité intérieure, des échanges intellectuels, de la politique littéraire soviétique ou encore de la tradition révolutionnaire française. Ce sont ces essais, suivis des questions "Littérature prolétarienne ?" et "Une littérature prolétarienne est-elle possible ?", qui sont rassemblés dans ce recueil intitulé "Littérature et révolution", publié pour la première fois en 1932.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Honoré de Balzac. Publié en 1829 d'abord sous le titre de "Physiologie du mariage ou Méditations de philosophie éclectique sur le bonheur et le malheur conjugal", cette oeuvre de jeunesse oscillant entre récit méditatif, étude de moeurs et traité analytique a ensuite été intégrée dans les "Études analytiques" de "La Comédie humaine". Le jeune Balzac qui a alors 25 ans ambitionne de devenir un écrivain à la mode. Il y est brillant, spirituel, paradoxal, facétieux, perspicace. Dans son introduction, il explique que ce sont les propos de Napoléon sur le mariage pendant l'élaboration du "Code civil" qui l'incitèrent à méditer sur le sujet. "La Physiologie du mariage" est ainsi divisée en 30 méditations appuyées sur des données statistiques évidemment fantaisistes. Ces méditations constellées d'aphorismes comprennent des aperçus d'ordre physiologique et social ainsi que des propositions présentées comme les axiomes et les théorèmes de cette science exacte qu'est pour Balzac le mariage. L'idée qu'il s'en fait est sans doute quelque peu cynique, en particulier lorsqu'il aborde la question de l'adultère, mais elle n'en est pas moins des plus intéressantes à plusieurs égards, y compris encore pour la société contemporaine qui reste encore largement fondée sur l'institution du mariage. Et si la "Physiologie du mariage", qui est l'une des clés manifestes de "la Comédie humaine", semble en apparence parfois teintée de misogynie, l'observation sociale et politique y est relayée par une morale qui n'est pas exempte d'un certain féminisme avant l'heure, comme Balzac l'écrit lui-même dans une lettre à la marquise de Castries: "La Physiologie, Madame, fut un livre entrepris dans le but de défendre les femmes. Ainsi le sens de mon livre est l'attribution exclusive de toutes les fautes, commises par les femmes, à leurs maris. C'est une grande absolution - puis j'y réclame les droits naturels et imprescriptibles de la femme. Il n'y a pas de mariage heureux possible si une connaissance parfaite des deux époux comme moeurs, caractères, etc., ne précède leur union, et je n'ai reculé devant aucune des conséquences de ce principe. Ceux qui me connaissent savent que j'ai toujours été fidèle, depuis l'âge de raison, à cette idée, et pour moi, la jeune fille qui fait une faute est bien autrement sacrée que celle qui reste ignorante et grosse de malheurs pour l'avenir, par le fait même de son ignorance. Aussi ne veux-je épouser qu'une veuve."

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Jean de La Bruyère. Constamment remanié et enrichi de 1688 à 1694, les "Caractères ou Les Moeurs de ce siècle" connaîtront neuf éditions du vivant de La Bruyère, passant de 420 maximes, portraits et réflexions à 1120. Ce succès et ces métamorphoses du livre s'expliquent par la qualité de l'oeuvre, par l'originalité surprenante de sa structure, par le brillant du style, mais aussi par la vérité d'une peinture des moeurs qui sait également refléter des maux sociaux et culturels éternels. Après avoir exposé sa doctrine littéraire dans le chapitre "Des ouvrages de l'esprit", La Bruyère décrit les divers éléments de la société, traitant d'abord "Du mérite personnel" puis "Des femmes" et "Du coeur". Il traite ensuite "De la société et de la conversation", abordant la peinture des classes sociales et s'en prenant aux richesses mal acquises ("Des biens de fortune"). Il se moque de la bourgeoisie vaniteuse dans "De la ville" (Paris) et dénonce les graves erreurs "De la Cour". Le chapitre "Des Grands" est d'une ironie mordante pour ceux qui profitent des avantages d'une illustre naissance. Presque au centre du livre se trouve un éloge de Louis XIV, où l'enthousiasme est tempéré par de prudentes exhortations ("Du souverain ou de la République"). Le moraliste proprement dit apparaît dans le chapitre "De l'homme", suivi "Des jugements". On revient aux observations concrètes dans les chapitres "De la mode", "De quelques usages" et "De la chair". La conclusion ("Des esprits forts") est une attaque en règle contre les libertins. Dans cette riche galerie prennent place toutes les professions et les types les plus divers: le riche, le pauvre, l'égoïste, le bel esprit, l'efféminé, l'affairé, le pédant, le collectionneur, le distrait,... Incisifs ou longuement développés, il ne fait pas de doute que La Bruyère ait trouvé ses modèles dans le monde où il vivait, dans cette société des Condé à Chantilly, où se retrouvait tout ce qui comptait alors en France, et qui offrait à l'observateur l'anthologie la plus colorée des passions humaines. La Bruyère n'a pas son pareil pour isoler le mot, le geste, le "tic" où se trahit d'un coup tout un caractère. Mais il va va toujours au-delà de la simple anecdote et la plupart de ses portraits rassemblent et fondent en de parfaites unités romanesques les traits de toutes ces variétés du genre humain. Sa lucidité, sa raison ironique et son réalisme concret, si bien servi par un style agile et incisif, marque à lui seul une transition entre les grands classiques et les philosophes du 18e siècle. Grâce à son étonnante mobilité de style, de ton et d'esprit, La Bruyère sollicite l'intelligence et l'imagination du lecteur, le déplaçant d'un point de vue à l'autre, des hypothèses à leur retournement polémique, des amplifications à leur chute ironique, provoquant des effets de miroir et des jeux d'échos nous rendant les "Caractères" si contemporains.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Sade. Sous-titré "Les instituteurs immoraux", publié anonymement en 1795 et censuré jusqu'au XXe siècle, "La Philosophie dans le boudoir" est sans doute l'exaltation la plus aiguë de l'érotisme offerte par les lettres françaises. L'ouvrage nous propose comme principale fiction l'éducation sexuelle, par trois débauchés, d'une ingénue de 15 ans à peine sortie du couvent. Il est traité sous forme de sept dialogues, dont les répliques constituent souvent de longues dissertations érotico-didactiques. Mais la théorie est souvent interrompue par la réalisation pratique des débauches enseignées. La préface, adressée "Aux libertins", est très explicite: "Voluptueux de tous les âges et de tous les sexes, c'est à vous seuls que j'offre cet ouvrage; nourrissez-vous de ses principes, ils favorisent vos passions, et ces passions, dont de froids et plats moralistes vous effraient, ne sont que les moyens que la nature emploie pour faire parvenir l'homme aux vues qu'elles a sur lui; n'écoutez que ces passions délicieuses, leur organe est le seul qui doive vous conduire au bonheur. Femmes lubriques, que la voluptueuse Saint-Ange soit votre modèle; méprisez, à son exemple, tout ce qui contrarie les lois divines du plaisir qui l'enchaînèrent toute sa vie. Jeunes filles trop longtemps contenues dans les liens absurdes et dangereux d'une vertu fantastique et d'une religion dégoûtante, imitez l'ardente Eugénie, détruisez, foulez aux pieds, avec autant de rapidité qu'elle, tous les préceptes ridicules inculqués par d'imbéciles parents. Et vous, aimables débauchés, vous qui, depuis votre jeunesse, n'avez plus d'autres freins que vos désirs, et d'autres lois que vos caprices, que le cynique Dolmancé vous serve d'exemple; allez aussi loin que lui, si, comme lui, vous voulez parcourir toutes les routes de fleurs que la lubricité vous prépare; convainquez-vous à son école que ce n'est qu'en étendant la sphère de ses goûts et de ses fantaisies, que ce n'est qu'en sacrifiant tout à la volupté, que le malheureux individu connu sous le nom d'homme, et jeté malgré lui sur ce triste univers, peut réussir à semer quelques roses sur les épines de la vie." Un pamphlet intitulé "Français, encore un effort si vous voulez être républicains", est inséré au milieu de "La Philosophie dans le boudoir". Les idées exprimées dans les dialogues y sont reprises succintement et soutenues par des considérations philosophiques révolutionnaires qui développent une critique impitoyable de toutes les contraintes sociales visant à réduire l'incoercible désir humain.

  • Texte intégral révisé. Biographie de Shelby Foote. Écrivain atypique, à la fois romancier et historien, Shelby Foote est un des rares auteurs sudistes contemporains qui ait su relever le défi posé par l'héritage faulknérien et créer une oeuvre originale où il a étendu à l'Histoire le champ d'application de la formule romanesque. Fort de la conviction, très controversée, que roman et histoire ne sont que deux voies d'accès différentes à la même vérité, il s'est assigné pour tâche de révéler celle du Sud grâce au cycle narratif qu'il a consacré à "Jordan County", son terroir littéraire, et au monumental récit épique sur la Guerre de Sécession dont la composition lui a demandé vingt ans de labeur. De l'oeuvre exemplaire et ambitieuse de ce "Sudiste au carré", on retiendra surtout que Shelby Foote, tout en préservant l'essentiel de la tradition littéraire où il s'inscrit, a largement contribué à la faire évoluer vers son véritable domaine, celui où la fiction sudiste, renforçant ses liens constitutifs avec l'imaginaire, la voix et la lettre, se définit et se déploie comme "problématique du langage".

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Honoré de Balzac. Après plusieurs remaniements entre 1832 et 1844, "Le Colonel Chabert" a été inclus dans les "Scènes de la vie privée" des "Études de moeurs" de "La Comédie humaine". Peu avant la chute de l'Empire, un avoué reçoit la visite d'un vieil homme miséreux qui assure être le colonel Chabert, considéré comme tué à la bataille d'Eylau dix ans auparant. Celui-ci raconte comment, gravement blessé à la tête, il s'est réveillé enseveli vivant sous les cadavres d'une fosse commune. Recueilli par des paysans, il a réussi à guérir et à rentrer en France. Mais, passant pour un fou ou un imposteur, personne n'a voulu le reconnaître. Sa femme, se croyant veuve et héritière de sa fortune, a épousé un comte de la Restauration qui vise la pairie de France. Le jeune avoué, aussi brillant que lucide, croit Chabert. Il décide de le soutenir et de plaider sa cause. Il négocie une transaction avec l'ex-épouse qui craint le scandale si Chabert fait annuler son acte de décès et donc son second mariage. Mais le montant de la transaction proposée ne lui convient pas. Elle mise sur l'amour que Chabert éprouve toujours pour elle afin de le persuader de continuer à faire le mort sans contrepartie. Celui-ci réalise alors que sa femme le hait. Heurté et écoeuré par ce monstrueux égoïsme, le vieux colonel renonce volontairement à tous ses droits et retourne à sa vie miséreuse. Douze ans plus tard, l'avoué le retrouve sous l'aspect d'un vieil idiot finissant ses jours dans un hospice. Avec ses personnages passionnés et ses profondes analyses de la société et du coeur humain, "Le Colonel Chabert" est l'un des sommets de "La Comédie humaine".

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Voltaire. Essai philosophique publié en 1763 puis complété en 1765, le "Traité sur la tolérance" prend appui sur la condamnation à mort en 1762 du protestant Jean Calas. Injustement accusé d'avoir tué son fils qui voulait se convertir au catholicisme, celui-ci fut jugé et condamné sans preuves par treize juge de Toulouse. Dénonçant le caractère religieux fanatique qui anima ce procès, Voltaire expose d'abord la situation de Jean Calas ainsi que les principes sur lesquels se fonde la Réforme protestante. Puis, élevant son texte polémique autour des thèmes philosophiques de la tolérance et de la liberté, il démontre que l'intolérance, n'étant ni de droit divin ni de droit naturel, ne saurait non plus être de droit humain. Elle relève selon lui du fanatisme, de la superstition et de l'obscurantisme, mais en aucun cas de la raison. La tolérance, fille de la raison, est pour lui une exigence suprême de la civilisation et de la société. Elle est un facteur de paix sociale et de respect réciproque et aucun pouvoir quelqu'il soit ne peut s'arroger le droit de brimer ou de persécuter des hommes pour leurs croyances religieuses. Dans son incomparable éloquence et son élégance de style, le "Traité sur la tolérance" de Voltaire reste l'un des chefs-d'oeuvre du grand mouvement d'émancipation qui, du siècle des Lumières à nos jours, tente de sortir l'humanité de l'obscurantisme et du fanatisme pour la conduire vers la liberté de conscience, de religion et de culte.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Jules Barbey d'Aurevilly. "Une histoire sans nom" est sans doute le chef-d'oeuvre de l'auteur des "Diaboliques". Les deux romans relèvent d'ailleurs de la même veine. Le récit débute avant la Révolution, dans une petite ville du Forez. C'est le temps de Carême et le père Riculf est venu prêcher dans la bourgade. Il est hébergé chez la baronne de Ferjol, veuve et fervente catholique dont la religion a tourné à la bigoterie rigoriste. Mère dominatrice, elle vit seule avec sa fille unique, Lasthénie. Le prêtre disparaît mystérieusement le samedi saint. Peu après, Lasthénie commence à souffrir de malaises. Mme de Ferjol réalise que sa fille a été déshonorée. Celle-ci est enceinte mais, ayant été violée au cours d'une crise de somnambulisme par le prêtre infâme, elle ne peut dire qui l'a séduite et qui lui a volé en même temps la bague de famille qu'elle portait au doigt. Elle met au monde un enfant mort puis se suicide en s'enfonçant des épingles dans la région du coeur. À la faveur de la Révolution, le prêtre devient un chef de bande terroriste. On le retrouve plus tard agonisant, désespéré, la main coupée. Mme de Ferjol récupère la bague volée et tourmente l'ancien prêtre jusqu'à sa mort. Barbey d'Aurevilly a su allier dans ce roman envoûtant les deux grandes formes de son art: le roman pittoresque et le roman psychologique. Le personnage de Lasthénie a d'ailleurs donné son nom à un syndrome décrit en psychiatrie: le "Syndrome de Lasthénie de Ferjol", une pathomimie dans laquelle la patiente développe une anémie par des hémorragies qu'elle se provoque elle-même. "Une histoire sans nom" est suivi dans ce volume de trois nouvelles: "Une page d'Histoire" où l'on retrouve les thèmes de la beauté et du mal, du secret et du crime, "Le Cachet d'Onyx" qui se conclue par un dîner d'athées (comme dans "Les Diaboliques"), et "Léa", une histoire d'amour impossible entre le narrateur et une jeune fille malade et épuisée.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Stéphane Mallarmé. C'est sous le titre de "Poésies" que Mallarmé a préparé avant sa mort une édition de ses poèmes. Elle parut peu après, en 1899, chez l'éditeur belge Edmond Deman. Sa fille et son gendre ont ensuite complété l'oeuvre en ajoutant plusieurs inédits dans une nouvelle édition parue en 1913 aux éditions de la Nouvelle Revue Française. Le présent volume reprend le contenu des deux éditions. La date de composition des poèmes va de 1862 à 1898. La plupart ont été publiés à l'origine dans des revues littéraires ("Lutèce", "L'Artiste", "La Plume", "La Revue indépendante", "Le Parnasse contemporain", etc.), parfois en plaquettes, et ont souvent été remaniés à plusieurs reprises. Le recueil s'ouvre sur un "Salut", qui fait de l'aventure poétique une véritable odyssée. Il se ferme symboliquement sur "Mes bouquins refermés". Entre les deux, il organise une cinquantaine de textes autour des deux poèmes majeurs que sont "Hérodiade" et "L'Après-midi d'un faune". Ceux-ci occupent une position charnière entre les textes de jeunesse, plutôt d'inspiration baudelairienne, et ceux de la maturité purement mallarméenne. "Hérodiade", composé en 1865-66, marque une rénovation intellectuelle et esthétique radicale. C'est en creusant le vers d'"Hérodiade" que le poète découvre le néant au regard de quoi Dieu, l'âme et la poésie ne sont que mensonges. Prenant la suite, le monologue de "L'Après-midi d'un faune" présente lui l'envers lumineux de cette révélation à travers la figure du faune musicien devenu chantre de la fiction. Parmi les autres poèmes remarquables, citons notamment "Sainte", "Toast funèbre" (en hommage à Théophile Gautier), "Prose pour des Esseintes", la série des "Éventails", des "Petits airs", celle des "Tombeaux" (d'Edgar Poe, de Charles Baudelaire, de Paul Verlaine), ou encore celle des "Hommages" (à Richard Wagner, Puvis de Chavannes, Vasco de Gama). La poésie mallarméenne met en oeuvre une réflexion sur la poésie et l'écriture. Par la beauté d'un vers qui ne doit plus grand chose à l'éloquence ou au lyrisme romantique, par un art de la suggestion et de la transposition, par la densité d'une écriture qui vise à la rééducation de la lecture, les "Poésies" ont eu et ont toujours une influence décisive sur l'évolution de la poésie et ont fait de Stéphane Mallarmé un des pères de la modernité.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Maurice Leblanc. Écrit à la suite d'"Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur", qui contient notamment la nouvelle "Herlock Sholmes arrive trop tard", "Arsène Lupin contre Herlock Sholmès" est un recueil de deux récits: "La Dame blonde" et "La Lampe juive". Le héros de Maurice Leblanc s'y trouve cette fois véritablement confronté au célèbre détective anglais Herlock Sholmes, venu à la rescousse de l'inspecteur Ganimard pour résoudre de nouveaux mystères et tenter de capturer l'insaisissable gentleman-cambrioleur. Entre intrigues et énigmes plus palpitantes les unes que les autres - Qui est cette dame Blonde ? Qui a volé le diamant bleu, la lampe juive, le billet de loterie gagnant ? -, ces deux nouvelles aventures sont surtout le prétexte à un jubilatoire duel à fleurets mouchetés entre les deux plus grands héros de la littérature populaire du début du XXe siècle: Sherlock Holmes de sir Arthur Conan Doyle et Arsène Lupin de Maurice Leblanc. Le résultat donne un petit chef-d'oeuvre parodique plein de suspens et de malice même si, comme à son habitude, l'insolent Arsène finit toujours par se jouer avec brio de toutes les polices.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Friedrich Nietzsche. Conçu à Bayreuth en 1876, achevé en 1878, "Humain, trop humain", sous-titré "Un livre pour esprits libres", fut en majeure partie dicté à Peter Gast. La première édition était dédiée à la mémoire de Voltaire. L'ouvrage se présente en trois parties publiées à différentes dates: "Humain, trop humain", "Opinions et Sentences mêlées" et "Le Voyageur et son ombre". Les deux premières parties sont respectivement composées de 638 et 408 aphorismes, la troisième d'un dialogue entrecoupé de 350 aphorismes. Tirant leurs titres de sujets divers, les aphorismes des deux premières sections sont ordonnés en neuf parties devant faire suite aux quatre "Considérations inactuelles" déjà publiées entre 1873 et 1876. Dans la première partie, "Des choses premières et dernières", Nietzsche fait observer que le monde métaphysique constitue, par définition, la plus indifférente des connaissances. À la métaphysique il oppose donc sa propre philosophie, tendant à retrouver, dans tout ce que la pensée a considéré jusque-là d'origine transcendante, une sublimation d'humbles éléments humains. Selon lui, l'origine de l'idée métaphysique est le langage, qui, doublant en quelque sorte la réalité, place un nouveau monde à côté du monde réel. Dans la deuxième partie, "Pour servir à l'histoire des sentiments moraux", il aborde le problème éthique. Nietzsche tient pour essentielle, à l'égard de la morale, la proposition selon laquelle nul n'est responsable de ses actes, à telle enseigne que juger équivaut à être injuste. La troisième partie, "La Vie religieuse" contient en germe les thèmes, développés par la suite dans "L'Antéchrist", de la lutte contre le christianisme, tenu pour une "haute ordure". La quatrième partie, "De l'âme des artistes et des écrivains", entend surtout définir les caractères essentiels de l'art, qui doit, dans ses productions, présenter les caractères d'une immédiate et soudaine révélation. Dans la sixième partie, "L'Homme dans la société", les aphorismes soulignent crûment la vanité et l'égoïsme qui constituent le fond de toute amitié, des luttes, des polémiques et en général de tous les rapports humains. Avec la septième partie, "La Femme et l'Enfant", le philosophe se livre à de pertinentes remarques et observations sur le mariage, l'esprit féminin et l'enfance. "L'homme avec lui-même" constitue le sujet de la neuvième et dernière partie.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Paul Nizan. "Les Matérialistes de l'Antiquité" est un essai sur le matérialisme grec du IIIe au Ier siècle avant notre ère. Il rassemble un large choix de textes de Démocrite, Épicure et Lucrèce traduits, présentés et annotés par l'auteur. Romancier auteur d'"Aden Arabie" et des "Chiens de garde", Paul Nizan était aussi Agrégé et enseignant de philosophie, ami entre autres de Jean-Paul Sartre. Plus que jamais d'actualité aujourd'hui, Paul Nizan écrit: "Il y a des époques où toutes les possessions humaines, les valeurs qui définissent une civilisation s'effondrent. L'accumulation des richesses économiques à un pôle de la société n'empêche pas l'appauvrissement général. Point de temps plus tragique que le temps d'Épicure. [...] Le malheur s'établit parmi les Grecs, le désordre et l'angoisse augmentent tous les jours. [...] Aux valeurs d'une grande civilisation collective se substituent des valeurs de combat, aux valeurs civiques, des valeurs d'argent. Un capitalisme du crédit se développe et les nouveaux riches étalent leurs nouvelles fortunes, au moment même où les classes moyennes [...] qui avaient été le fondement de la démocratie du Ve siècle, disparaissent. Les valeurs politiques sur lesquelles la Grèce avait vécu au temps de sa grandeur s'évanouissent."

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Paul Nizan. "Antoine Bloyé", roman biographique de facture classique, s'ouvre sur l'évocation de l'enterrement du père et retrace l'ascension sociale d'un fils de simple cheminot. Empruntant beaucoup à la vie réelle du père de l'auteur, qui poursuit ici sa dénonciation de la bourgeoisie, le livre dresse une généalogie sociale des prises de position politiques et éthiques de Paul Nizan et condense les grands thèmes de son oeuvre. La trahison y occupe une position centrale: changer de classe, c'est non seulement rompre avec un lieu - avec la terre - et avec une culture, mais aussi trahir les siens et se trahir, en franchissant la ligne qui sépare les oppresseurs des opprimés. Roman du père, "Antoine Bloyé" est aussi celui de la vengance du fils, qui dénonce l'existence de ces fonctionnaires placés sur les rails d'une carrière qui ne laisse aucun temps à la méditation, au retour sur soi, et moins encore à l'ouverture aux autres. Les désirs de voyages étouffés, les nuits agitées de fantasmes avortés témoignent de l'aliénation d'Antoine Bloyé. L'importance des thèmes de l'héritage et de la lignée apparaît pleinement dans la pause que constitue la naissance de son fils Pierre, laps de temps pendant lequel la mécanique de la répétition, des gestes, des actions et des préoccupations est interrompue. Il délaisse l'usine et le travail pour envisager sa propre mort et considérer son passé: "Antoine pense souvent à sa propre mort, qui viendra, et il contemple ce fils qui n'est rien encore, qui le trahira, qui le détestera peut-être, ou qui mourra - comme la très grande puissance qui le délivrera lui-même, qui le sauvera de la mort." Le monde du travail dessine l'armature sociale d'Antoine Bloyé, qui s'élève dans la hiérarchie de la compagnie, au fil des mutations et des déménagements, habite des demeures plus cossues et entre dans une bourgeoisie qu'il adopte, comme on ferait d'un vêtement emprunté.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Stefan Zweig. Au XVIe siècle, le pasteur et théologien Jean Calvin, instaurateur de la Réforme protestante, établit son pouvoir sur Genève. Il met en place un régime quasi théocratique qui soumet l'État à la volonté toute puissante de la nouvelle Église et les citoyens genevois à de sévères règles d'austérité. Le penseur humaniste Michel Servet, qui s'oppose à Calvin, est arbitrairement condamné à mort et brûlé vif en place publique. Un autre théologien protestant, Sébastien Castellion, partisan de la tolérance, tente alors de faire valoir les idées non-violentes de Servet et entre en conflit avec Calvin. "Conscience contre Violence" met en scène l'affrontement entre Castellion et Calvin. Tolérance contre intégrisme, modération contre dogmatisme, individu contre communauté, humanisme contre fanatisme, liberté de conscience contre inquisition religieuse, l'essai de Stefan Zweig nous fait vivre une lutte féroce qui déborde de beaucoup la simple querelle théologique et le cadre historique de la Réforme protestante. Écrit dans les années '30, pendant la montée du nazisme en Allemagne, prônant la liberté de l'individu contre la force aveugle du pouvoir, l'ouvrage attaque bien évidemment le fascisme et toutes les formes de totalitarisme.

  • Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Odilon Redon. Sous-titré "Journal 1867-1915, Notes sur la Vie, L'Art et les Artistes", ce recueil d'Odilon Redon se partage en éléments de journal intime, confidences d'artiste, extraits de correspondance et portraits de contemporains: peintres (Fantin-Latour, Millet, Ingres, Courbet, Delacroix, sans oublier le maître graveur Bresdin, mais aussi les impressionnistes) ou musiciens (Schumann et Berlioz). On y lit une lettre de l'auteur en forme d'autobiographie spirituelle et plastique, des souvenirs d'enfance et des évocations des grands maîtres qui l'ont influencé (Rembrandt, Dürer, Delacroix). S'y ajoutent des notes sur les aspects techniques de son oeuvre, en particulier la lithographie. Puis il retrace comment il en est venu à abandonner la sculpture et l'architecture pour la gravure. Il décrit aussi comment le faux succès qui annexe certains artistes sait exclure les autres: de Ingres, présenté comme un dessinateur académique à l'esprit stérile, il affirme ainsi qu'il n'est pas de son temps. De même dans son texte sur la "coterie" des impressionnistes, il parle de Berthe Morisot comme d'une "fleur qui a donné son parfum et qui se fane hélas". Quant à Degas, "le plus grand artiste de ce groupe", il est un "Daumier tenant sa palette". Corot, Millet, mais aussi Léonard de Vinci lui inspirent les plus grands éloges, en particulier pour avoir reconnu la part de l'ombre. Au fil des entrées du journal, des méditations sur l'âme ou sur la vérité en peinture, on devine un certain goût pour l'occultisme et le thème obsédant du Messie féminin. - "Les écrits de Redon sont indispensables pour la compréhension du peintre d'abord, mais aussi de cette grande époque de la peinture qui va du Salon des refusés de 1863 au triomphe de Cézanne." (J.-F. C., Le Monde).

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