Éditions Les Herbes rouges

  • Travesties-kamikaze Nouv.

    .« Ce qui sous-tend tout le livre c'est qu'il faut se travestir pour vivre : se travestir pour survivre, pour exister; on ne peut jamais être soi-même, il faut toujours changer sa personnalité pour vivre dans une société. »- Josée Yvon « Francine pensait à toutes ses amies : les crosseuses, les tuées, les abusées, les stupides, les merveilleuses. » Celles-là et une foule d'autres sont les facettes qui scintillent, les insectes qui grouillent, pris dans l'engrenage des marges, au sein de Travesties-kamikaze. « Toutes les situations et personnages décrits dans ce livre ne font aucunement partie de la fiction et toute ressemblance avec des personnes vivantes ou mortes ou des lieux réels est voulue et écrite pour les représenter. » Les fragments de récits, de poèmes, les collages qui composent Travesties-kamikaze en font un objet chargé, dégénéré et puissant. La réalité apparaît en gros plan, en morceaux; le fil des événements se dissout dans la nuit et dans l'alcool, dans les viols et les coups de couteau, les drogues et les médicaments. Pour Francine, Gina, Brigitte, Jasmine, la narration furieuse et imagée de Josée Yvon se fait antre, lieu percé de « trous dans le plâtre qui s'effrite, mais confortable, chaud, bizarre, attirant, peut-être une famille ». « Et elle a ajouté : "Je suis une revendication quand je manque de gaz." »

  • Un couple modèle de Montréal, jeune et cultivé, qui assiste à des pièces d'avant-garde et à des happenings. Derrière cette apparence de couple branché, mais ordinaire et raisonnable, se dissimule une fracture : une longue période de délire, une plongée dans l'alcool et la drogue. Depuis, Anne ne porte que des tailleurs stricts, car il y a «un lien entre la rigidité des tenues et la protection nécessaire pour affronter le quotidien».

    Michael Delisle sait combien les mots ne sont jamais innocents, que, une fois qu'on les a prononcées, il faut aller «au coeur des phrases».
    Alain Salles, Le Monde

  • NUIT, PENSER

    Toujours, depuis si longtemps, des poèmes: manières de voir ou de vivre, on le dit, mais peut-être aussi, un à un, manières de penser ou de vieillir, maintenant.

    Dix mille nuits sans dormir font des poèmes, encore. La nuit - avec tous ces objets qui s'échangent leurs noms et ces souvenirs qu'il faut inventer - fait des poèmes. Des yeux, dans l'obscurité, je cherche des mots qui me suivront jusqu'au lendemain, sans doute dans le bon ordre. Je fume, j'écoute les voix qui sont la mienne quand les autres dorment. Elles sont des poèmes.

    DIXHUITJUILLETDEUXMILLEQUATRE

    La mort de la mère: ce moment où le fils est anéanti et... libéré.

    Rarement la poésie a témoigné de façon aussi personnelle de l'entrée en agonie d'un parent. Quand la mort fait de la mère son pantin, le fils veut fuir ce qui crie entre les murs «gris de la couleur du jour de la chambre de la seule avec / Dieu qui gratte et Dieu qui tire et Dieu qui mord: / douzejuilletdeuxmillequatre».

    La mère en allée, la famille envolée avec elle, rien ne reste au poète que sa poésie pour trouver grâce devant leur mémoire.

  • Né dans les toilettes d'un bordel en plein âge d'or du Red Light, Michel Best, dit Ti-Best, était promis à un avenir radieux. Parmi les femmes qui y gagnent leur vie, dans l'odeur du baloney et des cigarettes, le poupon se frotte à un univers rustre mais chaleureux. Pendant que Maman Rita initie Michel à la gestion des affaires, Maman Janine lui fait son éducation : il n'est pas comme elles, il brillera à l'école, il sortira de ce monde.

    Montréal change vite ces années-là, et à l'orée de l'âge adulte, désorienté, Best assistera à la destruction du quartier de son enfance. Qui est-on, à quoi appartient-on quand on a grandi à l'écart de la religion qui régit tout, et qu'on n'a, malgré la bonne foi des prostituées du Red Light, pas vraiment de famille? Est-ce le mouvement indépendantiste qui fournira à Best une explication au vide qui l'habite?

    La solitude guette et avec elle, l'impuissance, qui augmente à mesure que les victoires du jeune Ti-Best rétrécissent dans le rétroviseur. L'enquêteur Best poursuit désormais une chimère, une tueuse en série qui le connaît si bien qu'elle semble destinée à lui échapper.

    Les limbes offre une plongée dans la construction d'une conscience, puis dans son effritement. Qu'est-ce qui décide, au fond, du sens d'une vie?

  • Ils forment une «parade clinquante», ce sont «des armes dangereuses, un baiser / à retardement». Enfants réels ou allégoriques, ils disparaissent sous nos yeux. Pour les attraper au moment crucial, Comment nous sommes nés déploie ses phrases amples, ses vers durs, monnaie qui brille au fond de la fontaine.

    Suspendus entre ciel et terre, entre deux époques; au bowling, au centre commercial, au ciné-parc, les personnages de ces poèmes arrivent à la fin de leur histoire. Ici où le merveilleux se défigure, ils tentent d'échapper à l'emprise de ceux qui les aimaient.

    «Qui bat des ailes?» Flottant parmi les fantômes, la poète abandonne sa voix à ces créatures sans langage qui, en s'émiettant, la métamorphosent.

  • Josée Yvon (1950-1994) a créé une des oeuvres les plus saisissantes de la littérature québécoise. Ses textes hybrides font le portrait affectueux et révolté de personnes marginalisées - prostituées, danseuses, travesties, violées. Son premier livre, Filles-commandos bandées, est dédié à plusieurs d'entre elles ainsi qu'à « la femme la plus dangereuse du Québec ».

    Née dans une famille aimante de la classe moyenne, Yvon a investi les franges périphériques de la société, unissant son destin à celui des écorchées vives qui habitent ses pages. Sa relation avec son « frère lesbien », le poète Denis Vanier, éclaire également son écriture et en soulève les contradictions. Pour rendre cette tension entre vie et oeuvre, La femme la plus dangereuse du Québec se nourrit non seulement de ses recueils et récits, mais aussi du contenu des vingt-quatre boîtes de son fonds d'archives. À l'instar de Yvon, adepte du collage et de la confusion des voix, Boudreault, Cadieux et Carbonneau ont profané, déboulonné, rabouté livres et archives en tous genres, et y ont fondu leur propre point de vue.

    Ode théâtrale mêlant documentaire et poésie, la pièce repose sur un triangle tragicomique : la Femme a lu tout Yvon; l'Autre Femme en a entendu parler; l'Homme préfère l'oeuvre de Vanier. Au centre de ce jeu se voit ravivée la figure lucide et brutale, multiple et irrésolue de Josée Yvon.

  • Ici, il y a onze mille ans, la plaine était le fond d'une mer. Avant la mer, une couche de glace épaisse de plusieurs kilomètres écrasait le sol. La glace a fondu, l'eau s'est retirée. C'est fertile, ici: les sables ont cédé la place aux champs de blé d'Inde. À moins que tout n'arrive simultanément?

    Dans la plaine, des lettres datées d'un 22 août creusent leurs sillons. «Nous collectionnons les os dont la remontée à travers la terre s'est amorcée.» L'air proche est une cueillette de fossiles. Ce qui remonte - paroles, pensées, impressions, béluga - est sale et impersonnel; il y a de la boue entre les mots. Les phrases agglutinent les débris: «Nous optons pour un mélange de fiction et de terre à jardin.» De ces fragments, extraits de lettres et dialogues émerge un sentiment monstrueux et serein.

    Nous, La personne, Moi et Le béluga: un rassemblement hétéroclite et intemporel se tient dans le poème, réalise le souhait, apprend à relire les lettres, à y répondre, et à parler, tout le temps, pour tout le monde. «Ainsi, nous nous réunirons en oubliant de partir.»

  • À propos d'ABANDONS :
    Abandon dans la mort, dans l'amour, dans la violence, dans la peur, dans l'alcool: le propos de cette poésie tient dans les faits du quotidien, du réel. Les mêmes attitudes, les mêmes mots se retrouvent d'un poème à l'autre, mais chacun d'entre eux bascule inévitablement dans le rêve ou le fantasme. Abandons révèle des scènes concentrées où l'intensité provient de détails superflus, inattendus, quelque chose qui soudainement serait plus grave que la mort. Peu à peu s'établissent entre ces scènes des liens, des rythmes communs. Ces visions fugitives sont fixées là, tout de suite, sans nécessairement être développées. Le poème est la forme idéale pour qu'on ne puisse oublier ces instants.

    À propos de LA MAISON D'OPHÉLIE :
    La maison d'Ophélie explore la frontière qui sépare la vie normale du chaos. Chaque poème a le pouvoir d'investir les objets et les êtres d'une inquiétante étrangeté en suggérant une menace omniprésente cachée au coeur des apparences. Ces poèmes écrits en écho sont à la fois commentaires l'un de l'autre, et jeu de dualité et de résonances. L'imaginaire y contamine peu à peu la réalité. À preuve, ces nombreuses scènes du quotidien qu'un élément suffit à brouiller et à faire basculer dans une autre dimension.

  • Dans les années 1990, Denis Vanier a publié aux Herbes rouges une série de recueils
    de poèmes à la sobriété brutale. Porter plainte au criminel, livre posthume, est le
    dernier de cette série.

  • Durant dix jours, une canicule sans précédent frappe Montréal. Le smog persistant s'immisce dans la conversation, s'ajoute aux thèmes récurrents de l'argent et du sexe. Les nantis climatisent leur maison, les pauvres endurent le calvaire. Au Galant, une ancienne maison de passe transformée en immeuble locatif, la vague de chaleur déferle comme un tsunami. Dans le climat surchauffé des appartements sordides se célèbre l'étrange carnaval qu'est la métropole contemporaine.
    Pour Zach le revendeur de drogue, Kaviak le pornographe, Sarah la tueuse à gages, Takao le bédéiste japonais, Lulu du groupe punk Claudette Abattage et une vingtaine d'autres personnages aussi tendres que cyniques, la vie dans ce monde trop jeune pour être vieux et trop usé pour être neuf, c'est la vie, sans mode d'emploi.

    Dans cet imposant premier roman, Jean-Simon DesRochers réussit un tour de force : donner à lire une réalité aussi crue que drôle, un monde tellement vivant que sa décadence ne cesse de nous séduire.

  • Tournage de film porno, « Ginette se meurt d'ennui ». Prostituée armée dans les toilettes d'une chambre de motel. Miroirs léchés. Vaginoplastie juste au bon moment « pour se cacher ailleurs qu'au cimetière ou en prison ». Viol d'un adolescent. Party BDSM. Manucure. Drogue mortelle.

    « Personne ne peut abuser d'elle, c'est déjà fait. » Abîmées et vengeresses, les « fées mal tournées » rendent les coups. Dans la rue, au bar, à l'hôpital, à la shop de tatouage, elles rassemblent leurs voix discordantes pour devenir inévitables, pour déranger l'ordre qui les gruge.

    « Nous docteurs, sorcières et assassines, nous voulons répandre la conscience / comme une malaria fiévreuse et addictive. » Au coeur de Danseuses-mamelouk, Josée Yvon réunit sa milice : trois textes, masses composites de vers et de bouts de récits, cris de guerre, dédales de sens, affection féroce, « une grosse étreinte dans page ».
    « Car l'abus est notre seul espoir de prospérité et de jouissance. »

  • Philippe quitte en claquant la porte les riches Bernini chez qui il travaille comme domestique. Sortie fracassante suivie d'épiphanie. Dehors l'attend un soleil couchant qu'il semble rencontrer pour la première fois. Une envie d'être comme Empédocle s'empare de lui. À défaut de volcan, pourquoi ne pas se jeter directement dans le four solaire ? Les raisons invoquées sont faciles à comprendre : les casseroles de cuivre jetaient leurs reflets pernicieux dans ses yeux, les préparatifs de la grande réception allaient bon train dans les cuisines, il fallut nettoyer la hotte ! Fuite précipitée à cause de Rose aussi... Et voilà Philippe entraîné dans ce mouvement irréversible vers un point d'incandescence fixé sur l'horizon, le point final à tout ce bavardage.
    /> Marie-Line Laplante offre avec Il faudra que je demande à Rose un premier roman ancré dans la théâtralité du récit et l'allégorie du corps. Convaincue qu'il suffit d'un peu de fable pour apprendre la vérité des hommes dans un coucher de soleil, l'auteure avance, avance jusqu'à la responsabilité de la disparition, là où le mensonge même de l'écriture s'arrête.

  • Parti faire un tour de vélo dans son quartier de l'Est montréalais, Xavier, huit ans, n'est pas rentré souper. Même si la relation de ses parents bat de l'aile, l'hypothèse de la fugue est rapidement écartée. Pour Diane et Alexandre commence une année noire.

    Les mois passent et les pistes se multiplient. Alexandre a installé un «centre de recherche» dans son bureau, profitant de l'aide de voisins transformés en bénévoles pour l'occasion. Alors qu'il parcourt le Québec à la poursuite d'indices, Achille, son beau-frère, ex-enquêteur à la morale vacillante, suit la piste des réseaux de pédophiles sur Internet. Est-ce dans ces vidéos horripilantes qu'il retrouvera la trace de Xavier? D'un chapitre à l'autre, comme si la noirceur s'étendait jusqu'à eux, c'est la vie des habitants de tout un quartier qu'on suit.

    Les inquiétudes forment le premier tome du roman L'année noire, le plus ambitieux projet romanesque de Jean-Simon DesRochers depuis La canicule des pauvres. Toujours fasciné par la solitude de ses personnages et par les artifices qui la camouflent, l'auteur prouve ici, une fois de plus, qu'il ne craint pas de plonger dans la part obscure de l'être humain.

    Pendant six mois, Les inquiétudes suivent la vie d'une vingtaine de personnages habitant le même quadrilatère. Fidèle à sa narration précise qui se colle aux corps, à ses dialogues vifs et sincères, Jean-Simon DesRochers nous immerge dans une histoire où personne ne sera épargné.

  • Qu'est-ce que l'amour, et que fait-il de nous à la fin?

    Pour ce onzième recueil de poésie aux Herbes rouges, René Lapierre rassemble ses forces et ses fragilités, et s'attaque à ces questions avec courage. Sur une période de cent années, l'auteur trace un portrait saisissant du monde dans lequel nous vivons. À la clé : l'amour, aussi essentiel que douloureux.

    Avec l'adresse qu'on lui connaît et une maturité qui force l'admiration, René Lapierre entremêle la grande et la petite histoire jusqu'à effacer leurs frontières. Qu'il relate le premier vol au-dessus de la Manche ou évoque les femmes amérindiennes disparues, qu'il plonge dans les registres généalogiques de la Nouvelle-France ou dans ceux de sa propre famille, René Lapierre ouvre grand les bras. Pour lui tout amour est politique, parce qu'il est résistance : «J'en appelle / au soulèvement. J'en appelle / à la révolte.»

    À ce «nous» expressément retourné dans le poème contre «l'obsession de l'argent», «la haine de la parole [et] l'amour du pouvoir», René Lapierre offre ce livre comme une bienveillance : «je ne veux pas dire / donner mon indigence / mais mon débordement».

  • Les inquiétudes, campé dans un quartier de l'est de Montréal, suivait une vingtaine de personnages de novembre à avril. Le point de départ : la disparition de Xavier, huit ans. Autour de ce drame familial se déployaient les récits du voisinage. Les certitudes poursuivent ces histoires, relatant les mois de mai à octobre et bouclant ainsi L'année noire.

    La situation s'est envenimée pour la famille de Xavier Boutin-Langlois. Son père, blessé, sera bientôt emprisonné. Sa mère, plongée dans un profond coma, tente de se remettre d'une balle dans la tête. Tout en veillant sur elle, son oncle, Achille, continue de remuer ciel et terre afin de retrouver le garçon.

    Les voisins poursuivent leur vie près de la ruelle où Sandrine, l'éducatrice en garderie malchanceuse, a trouvé la mort. L'image délavée de Xavier sur les avis de disparition placardés partout dans le quartier ressemble à un fantôme auquel on finit par s'habituer. D'un mois à l'autre, les tragédies, les petites joies et les revirements de situation s'entrecroisent à la façon d'une danse parfois désordonnée, parfois cruellement cohérente.

  • La narratrice raconte le difficile passage de l'enfance à l'âge adulte d'une jeune fille de campagne à une époque où le Québec passait par un profond bouleversement des valeurs. Tout le propos du livre est d'écrire l'empêchement de vivre et de trancher le noeud des générations dans une réappropriation violente de la mémoire. Indiscret et impudique comme un témoignage, ce roman touchera le lecteur par sa densité rare.

  • Au verso des romans Harlequin, à l'opposé de ces hommes aux mains puissantes et à la mâchoire carrée, résolus, qui guident la voie d'une jeune vierge amourachée et confuse, il y a le revers.

    Le revers, ce sont les têtes qui tombent, la galaxie des garçons connus, perdus. Si l'amour est une chorégraphie, un combat, je refuse d'en exécuter les gestes docilement. J'écris ces poèmes comme des coups de poing sur la table, comme on renverse la table. J'écris ces poèmes dans l'espoir de devenir, mains puissantes et mâchoire carrée, celle qui raconte l'histoire, qui nomme, qui désigne, qui choisit le sens. Or mes mains sont petites et le sens est en miettes, c'est mieux comme ça. Il n'y a plus de haut, plus de bas, il n'y a plus d'équinoxe, j'ai rassemblé mes forces, voici mes forces.

    R. D.

  • Un village côtier du golfe du Mexique où les « défunts créoles » partagent la scène avec des
    macaques errants, dans l'esprit des Mardis gras de l'arrière-pays cajun. C'est là qu'Erik
    Charpentier, de son propre aveu, « agite les molécules dans l'air ». Ainsi Classie, éternel
    voyageur qui a une huître à la place du coeur, annonce : « Les étoiles sont toujours très lentes, aussi lentes que la lumière de ma peine. Mais je peux voir le jour qui point à l'horizon. Quand l'interprète nous a laissés dans le lobby, Kina et moi, il s'est retourné vers nous une dernière fois pour nous dire que quand la nuit va finir dans le jour, le ciel sera bleu d'émotions. Je me sers souvent de cette phrase quand je sens le besoin de dire quelque chose qui semble être important. »

  • Un guide, un médecin, des policiers, des amis, une centaine de fous. Entre «un pont de division» et «des villes très ensoleillées», liés par un vent de déplacement, ces personnages font à la poète un cortège, une famille.

    Tout en poèmes vifs et concis, Le pays volant amène le lecteur non dans ces lieux imaginaires qui se multiplient, mais dans son propre voyage. Avec précision, Daphnée Azoulay fabrique une dentelle à la simplicité trompeuse, pleine de pièges et de détours, où se cache peut-être la réalité.

  • Dieu et Désir : deux termes qu'on a l'habitude d'opposer. Pourtant, si Dieu est bien la puissance créatrice de toutes choses, le « moteur » de ce qui est, le Désir n'est-il pas chez l'homme ce qui, par excellence, le pousse à être et à créer, moteur de ce qu'il cherche et oeuvre à faire apparaître, à porter à l'existence ? Dès lors, n'est-ce pas sa part divine, ce en quoi, par quoi, le « divin », Dieu, agit en lui ?

    M. M.

  • Ce livre, c'est ma voix dessinée, c'est mon souffle qui prolonge un appel au dialogue.

    Je suis de la génération qui voit sa réalité changer de version chaque jour. Je suis de ceux qui déforment leur visage avec les traits de l'incertitude. Ceux qui parlent seuls parmi les pays dehors où personne n'écoute.

    Ma voix n'a de sens qu'entremêlée à la vôtre.

    Je parle. Parlons seuls.

    -

    Sur une scène, un homme assiste et participe aux dédoublements de sa voix. La lumière se porte sur le spectacle de sa pensée, ses réflexions sensibles. L'obéissance impure offre deux suites de poèmes où s'entremêlent violence et langueur sous le calme mensonger de la contemplation matérielle. Consciente de ses mécanismes, la poésie laisse une place aux images l'ayant précédée, les récupère comme autant de tissus rapiéçant le vêtement qu'enfile le poète.

  • «Du charme caché dans la matière, / ai-je rompu l'attache?» Nous sommes traversés par des pensées sur l'existence autant qu'habités par le monde qui nous entoure dans ce qu'il a de plus trivial. L'herbe pousse et les dieux meurent vite, par un dispositif fondé sur l'attention aux détails, l'ironie et le courage de plonger en soi, met en regard ces fragments de présence aux choses. Ici le temps est réorganisé, conjuguant aux crimes ordinaires de notre époque le paysage moral de la Grande Noirceur.

    Avec franchise et densité, le poète se déplace en soulignant les questions, les anecdotes, les impressions, les constats, les événements qui font de notre être un espace chargé de sens et de tradition. Ces poèmes éclairent le lieu imaginaire qu'on porte infiniment à l'intérieur de soi.

  • Le diagnostic est sombre : « Progressivement, vous avez été dépossédés / de vous-mêmes. // Vous travaillez sous la douche, / dormez à contrat, épongez les fatigues. » Les forces agissantes du néolibéralisme auront-elles raison du bien commun ? Quel avenir se dessine quand le présent est fait de méfiance, d'envie, d'apathie ? Or « Les dogmes ne peuvent croître indéfiniment, / le déni ne conduit pas à la morale, / vivre n'ameute pas les fantasmes, / la poésie n'a pas à se défendre. » Ces poèmes revisitent des formes anciennes, du planh médiéval au sirventès, ou en inventent, comme l'hapax. Enracinés dans le passé de la littérature, ils y puisent l'énergie de se projeter dans notre époque pour en questionner les ressorts et les égarements. Bien commun s'interroge sur la possibilité, pour les « tard venus » que nous sommes, de transformer le cours des choses.

  • Golgotha est un lieu d'apparitions, espace où se déploie un «je» massif et creux, habité. Constellé d'altérités, il se sonde, se sculpte, remonte ses époques. Il revient du passé le visage dissimulé par un loup, et laisse parler le loup.

    Le corps, la voix du poète forment un théâtre privé: dans la boîte de son crâne des créatures tonnent de colère, s'offrent comme énigmes ou se replient dans la honte. En orbite entre les mondes, ces présences rappellent que la parole est un sort.

    Avec des poèmes parfois lapidaires, contondants, parfois logorrhée vertigineuse, Benoit Jutras présente «les humains qui dorment / debout dans les accidents», et demande, envahi: «combien de totems en moi maintenant»?

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