Pierre Gisel

  • La question religieuse occupe beaucoup l'espace de la discussion civile et politique. Mais c'est le plus souvent pour décliner les formes, réussies ou en échec, de l'intégration sociale. Ou pour en appeler à des programmes de déradicalisation. On y recourt aux sciences sociales, ou psychologiques, mais en se gardant d'entrer sur le terrain du religieux et des croyances. Or c'est là un appauvrissement et un aveuglement, du coup une voie sans issue. C'est que le religieux est porté par des pulsions humaines dont le déni se paie. Que ce soit dans ses visées, refoulées, ou dans certaines de ses inflexions, dangereuses. Le présent essai entend en ouvrir la «  boîte noire  », pour y faire voir ce qui s'y joue et comment. Il est notamment attentif à en circonscrire la forme de «  religion totale  », en articulation à une généalogie de l'histoire européenne, christianisme compris. Et attentif aux correctifs ici requis et possibles, sur le terrain même des croyances.

  • Vérité et Histoire est un ouvrage important à plus d'un titre. Il propose d'abord une réflexion fondamentale qui s'amorce avec les questions : qu'est-ce que la théologie ? Où opère-t-elle ? En vue de quoi ? En ce sens, ce texte vaut comme introduction à la théologie.
    Cet ouvrage se présente ensuite comme une tentative de préciser le statut et la tâche de la théologie au coeur de la modernité, d'une façon qui soit à la fois rigoureusement théologique, donc critique - le théologien refusera de sacrifier aux dieux de la modernité - et à la fois délibérément en prise sur son époque - la théologie chrétienne ne vit pas de la nostalgie des paradis perdus mais de la vocation à « traduire » l'Evangile dans des cultures changeantes.
    Ce texte présente enfin le premier exposé d'ensemble de l'oeuvre de E. Kâsemann, l'un des exégètes et historiens du Nouveau Testament les plus significatifs de ces dernières décennies. A ce titre, il tente un décloisonnement des disciplines théologiques : un dogmaticien élabore ici sa réflexion au gré d'une lecture serrée de l'oeuvre d'un exégète. Du coup, on entre dans le débat largement ouvert aujourd'hui touchant la validité des méthodes historico-critiques en théologie. Ce travail voudrait faire entendre que la vérité et l'histoire sont en conflit, mais qu'il s'agit d'un conflit légitime. C'est en effet dans ce conflit et le corps à corps qu'il suppose que la théologie peut devenir véritablement théologique, et non idéologie religieuse, comme c'est là également que l'histoire peut devenir mémoire de l'humanité et ouverture à l'avenir, et non positivisme, secrètement nihiliste ou sourdement totalitaire.
    Né en 1947, Pierre GISEL a travaillé comme journaliste et pasteur de paroisse. Il est actuellement professeur de théologie moderne et contemporaine aux Universités de Lausanne, Genève et Neuchâtel. Il travaille aussi comme co-animateur de l'« Atelier oecuménique de théologie », vaste et riche entreprise de formation des laïcs. Il assure en outre la direction théologique de la maison Labor et Fides.

  • Jean-Luc Nancy et Sarah Kofman, deux lecteurs de Blanchot en différend.

    Jean-Luc Nancy dialogue avec Maurice Blanchot sur le fil historique du communisme et d'un fondement théologique inavouable de la communauté comme étant d'emblée humaine et politique. Y a-t-il entre communisme et communion une déconstruction possible du « commun » qui restitue le tragique ? Trois interlocuteurs l'interrogent ici dans cette configuration, où c'est la « déconstruction du christianisme » qui opère l'autocritique de la modernité.
    Sarah Kofman traverse et déplace le texte-Blanchot, sa pensée de l'écriture et de l'« absolu » de l'histoire, pour revenir à la parole et à la lecture « après Auschwitz ». Dans cette épreuve, l'intellectuel est le témoin contraint de dire. Parvenir à renverser cette contrainte périlleuse en « parole sans pouvoir » rouvre un pouvoir de tenir parole, laisser parler, promettre, qui seul s'oppose au « pouvoir de tuer ».
    Sans spéculer, mais sans renoncer à la rigueur philosophique, ce livre appose ces deux dialogues en valorisant leur différend. Et avec Nancy lui-même, deux interlocuteurs interrogent le geste méconnu de Kofman.
    Les interrogations du livre arpentent un espace pluriel négligé de l'autoréflexion culturelle marquée par la perte de la modernité - perte de l'expérience de la liberté et du temps, et perte de la confiance dans la culture. Pour frayer d'autres voies dans le rapport des sociétés contemporaines à elles-mêmes, où règnent trop uniment le présentisme, le désenchantement politique et la disjonction des sphères publiques.

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