Notre sélection autour de l'ouvrage: Les penseurs de l'intime

  • "La crise sanitaire a autant affecté notre santé que notre intimité. La présence de la maladie a aussi bien exacerbé nos failles et nos fragilités que révélé certaines ressources cachées, et forces insoupçonnées. Le confinement a fragilisé les corps, mais aussi touché les coeurs, suspendu les libertés et bouleversé nos sensibilités. La sidération, la peur, la claustration, l'incertitude, la vulnérabilité, l'attente, la solitude mais aussi la solidarité et la sollicitude ont scandé ces moments de rupture, d'élans et d'abattements.
    La crise a perturbé le délicat équilibre entre le contact et la distance. La pandémie a chambardé l'économie, mais elle s'est également immiscée dans les plis de nos vies." Nicolas Truong

  • Publié pour la première fois en 1899, The Philadelphia Negro : A Social Study est le résultat d'une recherche commandée par l'université de Pennsylvanie à W. E. B. Du Bois, alors âgé de vingt-huit ans. Associé à la jeune chercheuse blanche Isabel Eaton, Du Bois livre une analyse magistrale de la question raciale au moment où l'oppression des Noirs américains n'a jamais été aussi violente depuis l'abolition de l'esclavage en 1865.
    Dans cette enquête de sociologie urbaine détaillant la formation de ce qui deviendra le ghetto noir de Philadelphie, Du Bois déploie tout son talent de sociologue, mais aussi d'historien et d'ethnologue. Cherchant à décrire et à expliquer les structures économiques, politiques et culturelles dans lesquelles vit la population noire de la ville, il entreprend un travail méthodique de collecte d'un vaste ensemble de données quantitatives et qualitatives. Son but : proposer un contre-feu sociologique aux explications dominantes de l'inégalité raciale alors fondées sur l'infériorité supposément « naturelle » des Africains-Américains.
    Si Les Noirs de Philadelphie est aujourd'hui considéré comme un texte fondateur des sciences sociales, c'est aussi un livre de combat politique en faveur de l'émancipation de la minorité noire aux États-Unis. En mettant au jour ses conditions de vie réelles, Du Bois oppose la dignité noire aux préjugés raciaux afin de fonder la démocratie américaine sur la justice.

  • Joseph Kabris est tatoué de la tête aux pieds. C'est ainsi qu'il gagne sa vie dans les lieux de spectacle et d'exhibition de la Restauration, montrant son corps et mettant en mots l'« étrange destinée » qu'il a eue. Né à Bordeaux vers 1780, embarqué sur un baleinier anglais, il a vécu sept ans sur une des îles Marquises, Nuku Hiva. Parmi les « sauvages », il est devenu l'un d'eux. Il a appris leur monde, leurs gestes, leur langue et oublié la sienne. C'est là qu'il a été tatoué. En 1804, une expédition russe est venue et l'a arraché à son île, à sa femme et à ses enfants. Sans cesser tout à fait d'être un « sauvage », il est devenu russe, a rencontré le Tsar, avant de regagner la France. Il a repris sa langue, il a appris à dire sa vie, à lui donner les traits d'une épopée. Il a fasciné les foules. Il est devenu le monde en personne. Il est mort à 42 ans, sans jamais revoir son île.

    Kabris a ainsi multiplié les recommencements, ne cessant de voir ses habitudes s'abolir et d'en reprendre d'autres. Il devient marin, chef de guerre, professeur de natation, homme de foire, recyclant les passés qu'il a incorporés, prenant appui sur les systèmes sociaux où il se trouve. Et, chaque fois, il tire parti de ce qu'il a déjà vécu pour négocier au mieux ce qu'on attend de lui.Dans cette enquête fascinante et troublante, il ne s'agit pas seulement de découvrir à hauteur d'homme une histoire de la mondialisation dont émergent nos sociétés contemporaines. Cheminer dans cette existence se faisant, l'explorer à la manière d'une « carrière » dans laquelle Kabris s'engage, bifurque, insiste, abandonne ou se convertit, comprendre en somme comment on devient Joseph Kabris, c'est aussi saisir la manière dont le monde historique traverse une vie et la rend possible.

  • C'est sur une terre bouleversée et dans un climat intellectuel polémique que Pierre Bourdieu va forger les principaux outils de sa compréhension du monde social, à l'occasion d'un travail sur la parenté, l'économie et les rituels kabyles. Esquisse d'une théorie de la pratique et les trois études ethnologiques qui précèdent cet essai fondamental nous font pénétrer dans l'atelier où Pierre Bourdieu a élaboré les concepts majeurs de sa théorie du monde social.

    Pierre Bourdieu (1930-2002) :
    Professeur au Collège de France, il a écrit de nombreux ouvrages qui ont une influence majeure dans les sciences sociales aujourd'hui.

  • Peut-être avons-nous honte aujourd'hui de nos prisons. Le XIXe siècle, lui, était fier des forteresses qu'il construisait aux limites et parfois au coeur des villes. Elles figuraient toute une entreprise d'orthopédie sociale.
    Ceux qui volent, on les emprisonne ; ceux qui violent, on les emprisonne ; ceux qui tuent, également. D'où vient cette étrange pratique et le curieux projet d'enfermer pour redresser? Un vieil héritage des cachots du Moyen Âge? Plutôt une technologie nouvelle : la mise au point, du XVIe au XIXe siècle, de tout un ensemble de procédures pour quadriller, contrôler, mesurer, dresser les individus, les rendre à la fois «dociles et utiles». Surveillance, exercices, manoeuvres, notations, rangs et places, classements, examens, enregistrements, toute une manière d'assujettir les corps, de maîtriser les multiplicités humaines et de manipuler leurs forces s'est développée au cours des siècles classiques, dans les hôpitaux, à l'armée, dans les écoles, les collèges ou les ateliers : la discipline.
    Penser les relations de pouvoir aujourd'hui ne peut se faire sans prendre en compte l'ouvrage de Michel Foucault (1926-1984), devenu aussi indispensable à notre époque que le Léviathan de Hobbes le fut à l'époque moderne.

  • Comment empêcher que la présence, en s'instaurant, s'installe ? Qu'elle s'enlise de ce qu'elle se réalise et s'abîme dans la durée ? Les Amants en sont menacés.
    Je proposerai de penser cet « être près » de la présence, non pas dans les termes de l'« être », donc de la détermination ; mais dans les termes de l'entre laissant passer indéfiniment l'intime entre des sujets respectant leur altérité.
    De sorte que la présence ne sombre pas dans la fatalité de l'être-là qui, s'étalant dans son « là », se désactive et désapparaît. N'est-ce pas ce qui d'abord importe pour vivre à deux, se tenant « hors de soi », et véritablement ex-ister ?
    Or n'en va-t-il pas de même touchant l'altérité qu'on dit culturelle ?
    Une mission aux confins du Vietnam - des flancs de Sapa aux bras du Mékong - m'a conduit à reconsidérer du plus loin ce qui nous occupe aujourd'hui de si près ; ainsi qu'à sonder, dans le sort de minorités...

  • À l'aube du XVIIIe siècle, les colères de l'océan accentuent la répulsion inspirée par les grèves désertes et lugubres.
    Nulle part, excepté dans l'oeuvre de rares individus, ne se dit l'admiration pour l'espace infini des flots ; nulle part ne s'exprime le désir d'affronter la puissance des vagues, de ressentir la fraîcheur du sable.
    C'est entre 1750 et 1840 que s'éveille puis se déploie le désir collectif du rivage. La plage alors s'intègre à la riche fantasmagorie des lisières ; elle s'oppose à la pathologie urbaine. Au bord de la mer, mieux qu'ailleurs, l'individu se confronte aux éléments, jouit de la sublimité du paysage.
    Le long des grèves septentrionales, l'alternance du flux et du reflux, le spectacle d'un peuple de « petits pêcheurs », simple, héroïque et redoutable, conduisent l'errance et la rêverie. Dans le saisissement de l'immersion, qui mêle le plaisir et la douleur de la suffocation, s'élabore une façon neuve d'appréhender son corps.

  • Ce texte, oeuvre ultime de Pierre Bourdieu rédigée entre octobre et décembre 2001 - mais à laquelle il travaillait et réfléchissait depuis plusieurs années, s'interrogeant notamment sur la forme qu'il convenait de lui donner - a été conçu comme une nouvelle version développée, réélaborée, de son dernier cours au Collège de France prononcé en avril 2001. Il avait donné une première transcription de ce cours dans son précédent ouvrage : Science de la Science et Réflexivité. Mais c'est à la demande de son éditeur allemand Suhrkamp, qui souhaitait le publier à part, que Pierre Bourdieu avait décidé de le reprendre et, pour bien marquer la continuité entre les deux versions, de leur donner le même titre : Esquisse pour une auto-analyse.
    De la même façon qu'il était entré au Collège de France (en 1982) par une très réflexive Leçon sur la leçon, Pierre Bourdieu avait décidé de quitter cette institution en se soumettant lui-même, comme en un dernier défi, à l'exercice de la réflexivité qu'il avait constitué tout au long de sa vie de chercheur comme l'un de préalables nécessaires à la recherche scientifique. Cette auto-analyse, autant qu'un exercice de virtuosité intellectuelle et de maîtrise conceptuelle (un peu à la manière des Ménines de Velasquez ou du dernier Manet), était une mise en danger de soi-même, engageant à la fois des aveux sociaux parmi les plus difficiles à faire ou des souvenirs d'enfance appartenant à une intimité très peu divulguée.
    Il savait que se prendre soi-même pour objet, en risquant non seulement d'être accusé de complaisance, mais aussi de donner des armes à tous ceux qui n'attendent qu'une occasion pour nier, précisément au nom de la position et de la trajectoire de son auteur, le caractère scientifique de sa sociologie, était pour le moins périlleux. Dans ce projet paradoxal entre tous, il s'agissait bien moins d'un geste ostentatoire que d'une entreprise tout à fait inédite de mise en conformité finale du chercheur avec sa conception de la vérité scientifique, d'une volonté de donner une sorte de garantie ultime, en un retour sur soi très contrôlé (« je mets au service du plus subjectif l'analyse la plus objective » écrit-il dans ses notes de travail préparatoires), du caractère scientifique des propositions énoncées dans toute l'oeuvre.On a vu qu'il avait raison de craindre le mauvais usage qui pouvait être fait de ce texte. Il avait pourtant écrit dans une des nombreuses versions antérieures du texte, comme par une sorte de prémonition bien fondée : « Ceci n'est pas une autobiographie. Le genre ne m'est pas interdit seulement parce que j'ai (d)énoncé l'illusion biographique ; il m'est profondément antipathique et l'aversion mêlée de crainte qui m'a conduit à décourager plusieurs biographes s'inspire de raisons que je crois légitimes. » Quatrième de couverture Je n'ai pas l'intention de sacrifier au genre, dont j'ai assez dit combien il était à la fois convenu et illusoire, de l'autobiographie. Je voudrais seulement essayer de rassembler et de livrer quelques éléments pour une auto-socioanalyse. Je ne cache pas mes appréhensions, qui vont bien au-delà de la crainte habituelle d'être mal compris. J'ai en effet le sentiment que, en raison notamment de l'amplitude de mon parcours dans l'espace social et de l'incompatibilité pratique des mondes sociaux qu'il relie sans les réconcilier, je ne puis pas gager - étant loin d'être sûr d'y parvenir moi-même avec les instruments de la sociologie - que le lecteur saura porter sur les expériences que je serai amené à évoquer le regard qui convient, selon moi. En adoptant le point de vue de l'analyste, je m'oblige (et m'autorise) à retenir tous les traits qui sont pertinents du point de vue de la sociologie, c'est-à-dire nécessaires à l'explication et à la compréhension sociologiques, et ceux-là seulement. Mais loin de chercher à produire par là, comme on pourrait le craindre, un effet de fermeture, en imposant mon interprétation, j'entends livrer cette expérience, le craindre, un effet de fermeture, en imposant mon interprétation, j'entends livrer cette expérience, énoncée aussi honnêtement que possible, à la confrontation critique, comme s'il s'agissait de n'importe quel autre objet.

  • Après la mort de son père, Didier Eribon retourne à Reims, sa ville natale, et retrouve son milieu d'origine, avec lequel il avait plus ou moins rompu trente ans auparavant. Il décide alors de se plonger dans son passé et de retracer l'histoire de sa famille. Évoquant le monde ouvrier de son enfance, restituant son ascension sociale, il mêle à chaque étape de ce récit intime et bouleversant les éléments d'une réflexion sur les classes, le système scolaire, la fabrication des identités, la sexualité, la politique, le vote, la démocratie...
    Réinscrivant ainsi les trajectoires individuelles dans les déterminismes collectifs, Didier Eribon s'interroge sur la multiplicité des formes de la domination et donc de la résistance.
    Un grand livre de sociologie et de théorie critique.

  • Nous expérimentons tous, à un moment ou un autre, intimement ou collectivement, la perte : meurtre de masse et deuils collectifs ; craintes fantasmatiques de perte d'identités culturelles, nationales ou territoriales ; perte de l'identité personnelle dans les maladies neurodégénératives ; précarité et perte de statut social ou des conditions matérielles d'existence ; mais aussi critique de la propriété et volonté de désappropriation et de dépossession. Toutes ces expériences font saillir une catégorie étrange qui flotte entre l'être et le non-être : ce que l'on perd, ce qui est perdu. Au titre de reste insignifiant, ce qui est perdu est l'élément essentiel d'une structure économique qui s'étend de la vie des affects au champ politique et à l'éthique (ce qui ne peut être perdu sans menacer l'être-même). Cet essai original retrace le parcours qui va des expériences multiples de la perte (deuil, pauvreté, oubli, nostalgie, sacrifice) aux structures qu'elles mettent en lumière (économie, jeu, histoire) et qui constituent les fondements anthropologiques des cultures et des individus d'aujourd'hui. On y croisera au passage des auteurs tel que Freud, Derrida, Rilke, Agamben, François d'Assise, Benjamin, Hegel, Ricoeur, Bataille, Kundera, Beckett, Canetti...

  • Aujourd'hui, la gauche sociale et politique est en panne de réflexion sur l'État. Pourtant, la critique de l'État y est toujours fréquente, des professions de foi internationalistes jusqu'à l'anarchisme ou communisme libertaire. Pour Frédéric Lordon, ces positionnements constituent le plus souvent une posture et ont tendance à fuir le vrai problème posé par l'État : toutes les communautés humaines semblent se référer à une entité verticale, que ce soit sous la forme d'une autorité charismatique, d'un ensemble de règles communément partagées ou sous la forme rationnelle et bureaucratique de l'État propre aux sociétés contemporaines.
    Que faire de ce principe vertical qui traverse les sociétés ? Certains (les républicains, les étatistes) célèbrent ce principe et promeuvent un « vrai » État-nation, une république « sociale ». D'autres voudraient en finir avec ce principe, en imaginant une société humaine transparente à elle-même, intégralement cosmopolite et strictement fondée sur le principe d'association et de réciprocité.
    Frédéric Lordon s'oppose à ces deux propositions et fait à nouveau travailler les concepts qu'il a forgés dans Capitalisme, désir et servitude. À travers une lecture contemporaine de Spinoza, l'auteur propose de repenser l'État non comme un corps étranger face à la « bonne » société civile, mais comme une nécessité intrinsèque du social. Chez Spinoza, ce principe de verticalité a pour nom imperium : l'imperium est l'expression d'une puissance, celle de la multitude, incommensurablement supérieure à celles de chacune de ses parties constituantes prises séparément. Sous cet angle, il ne faut plus penser l'État sur le modèle des États « bourgeois » modernes, ni celui des royautés, des grands Empires féodaux ou esclavagistes.
    L'État au sens large est le nom qu'on peut alors donner à tout groupement politique persévérant, quelle qu'en soit la forme. Contre les libéraux - et aussi les libertaires - qui pensent que le lien social est réductible à des contrats, ou à des pactes, passés dans la transparence de la conscience, il faut dire que les hommes tiennent en groupements nombreux non sous l'effet de promesses explicites et d'engagements transparents mais, comme le dit Spinoza, par l'effet d'un affect commun.
    En ce sens, si l'on veut penser l'État comme une forme politique potentiellement dominatrice, il faut reprendre le fil de Capitalisme, désir et servitude :
    La servitude n'est que rarement l'imposition d'une contrainte étrangère aux désirs de la multitude. Elle est la forme politique prise par la multitude pour réaliser ses priorités, sa puissance. C'est la puissance de la collectivité qui est par là même capturée par les « entrepreneurs de pouvoir », et cette capture est facilitée par tous les États en tant que principe vertical et contraignant.
    Penser l'État, c'est donc répondre à une question plus que jamais d'actualité : comment résister à la dépossession de notre puissance par l'État ? Comment accroître notre puissance collective ? Mais pour y répondre, il faut au moins abandonner le registre de la posture, les impasses de la dénégation, et être un peu au clair sur la réalité des forces passionnelles qui sont l'étoffe de la politique : ne pas se raconter des histoires.

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  • Notre temps est, dit-on, celui des catastrophes. Face aux crises sanitaires, écologiques ou à la menace nucléaire, la croyance dans le progrès a cédé la place à l'angoisse. Cette résurgence des thèmes apocalyptiques est plus qu'un symptôme. La dissolution moderne des hiérarchies traditionnelles a provoqué une nouvelle inquiétude : devoir vivre « après la fin du monde ».
    Les théories de la catastrophe ne se soucient plus de savoir quel monde mérite d'être défendu. Le plus urgent n'est pas d'éviter l'apocalypse à venir, mais de réinvestir le monde après sa disparition comme ordre hiérarchique. En ce sens, le fait que la fin du monde a déjà eu lieu est une bonne nouvelle qui nous place face à une alternative : perpétuer la vie ou édifier un espace pour le possible.

  • recidive. 1938

    Michaël Foessel

    Tombé presque par hasard sur l'année 1938, un philosophe inquiet du présent est allé de surprise en surprise. Au-delà de ce qui est bien connu (les accords de Munich et la supposée "faiblesse des démocraties "), il a découvert des faits, mais aussi une langue, une logique et des obsessions étrangement parallèles à ce que nous vivons aujourd'hui. L'abandon de la politique du Front populaire, une demande insatiable d'autorité, les appels de plus en plus incantatoires à la démocratie contre la montée des nationalismes, une immense fatigue à l'égard du droit et de la justice : l'auteur a trouvé dans ce passé une image de notre présent.
    Récidive ne raconte pas l'histoire de l'avant-guerre. Il n'entonne pas non plus le couplet attendu du " retour des années 30 ". Les événements ne se répètent pas, mais il arrive que la manière de les interpréter traverse la différence des temps. En ce sens, les défaites anciennes de la démocratie peuvent nous renseigner sur les nôtres. Récidive est le récit d'un trouble : pourquoi 1938 nous éclaire-t-elle tant sur le présent ?

  • ces corps qui comptent

    Judith Butler

    Judith Butler opère dans Ces corps qui comptent une reformulation de ses vues sur le genre en répondant aux interprètes de son précédent livre, qui y voyaient l'expression d'un volontarisme (on pourrait «performer» son genre comme on joue un rôle au théâtre, on pourrait en changer comme de chemise) et d'un idéalisme (le genre ne serait qu'une pure construction culturelle ou discursive, il n'y aurait pas de réalité ou de substrat corporel derrière le genre). Selon l'auteure, la prise en compte de la matérialité des corps n'implique pas la saisie effective d'une réalité pure, naturelle, derrière le genre: le sexe est un présupposé nécessaire du genre, mais nous n'avons et n'aurons jamais accès au réel du sexe que médiatement, à travers nos schèmes culturels.
    Autrement dit, le sexe, comme le genre, constitue une catégorie normative, une norme culturelle, donc historique, régissant la matérialisation du corps. Il importe dans cette perspective de souligner que le concept de matière a une histoire, et qu'en cette histoire sont sédimentés des discours sur la différence sexuelle.
    Or, si certains corps (par exemple les corps blancs, mâles et hétérosexuels) sont valorisés par cette norme, d'autres (par exemple les corps lesbiens ou noirs) sont produits comme abjects, rejetés dans un dehors invivable parce qu'ils ne conforment pas aux normes.
    A travers une reprise critique du concept foucaldien de «contrainte productive», J. Butler va, loin de tout volontarisme, s'efforcer de ressaisir la façon dont les corps, informés par des normes culturelles, peuvent défaire ces normes et devenir un lieu d'une puissance d'agir transformatrice. Cette réflexion sur la matérialité des corps et les limités discursives du sexe

  • Voilà que les sciences sociales contemporaines se prennent de passion pour les « émotions ». Mais le risque est grand que ce « tournant émotionnel » les fasse tomber dans un individualisme sentimental qui porte à son comble l'abandon des structures, des institutions et des rapports sociaux, par construction coupables de ne pas faire de place aux choses vécues.
    Comment articuler les affects et les désirs des hommes avec le poids de détermination des structures ? Comment penser ensemble ces deux aspects également pertinents - et manifestement complémentaires - de la réalité sociale, que rien ne devrait opposer en principe ? Tel est le projet d'un « structuralisme des passions », à travers lequel Frédéric Lordon s'attelle à la destruction du socle métaphysique de la pensée libérale.

  • Un geste ou une parole devraient suffire, et pourtant... Consoler est une activité difficile qui implique de prendre la parole sur une souffrance que l'on ne partage pas, mais à laquelle on cherche à prendre part. Quels mots employer qui ne suscitent pas le soupçon ?

    Ces questions relèvent aujourd'hui de la psychologie ou de la religion. Pourtant, la philosophie a longtemps été un baume pour les douleurs humaines. Nous ne croyons plus désormais qu'il existe un savoir qui, à lui seul, permette d'affronter les tourments de la vie.

    L'auteur montre que nous vivons le « temps de la consolation », c'est-à-dire un temps marqué par la perte des modèles communautaires, rationnels et amoureux qui justifiaient l'existence face au pire. Repenser la consolation, c'est éviter le double écueil de la restauration de ces anciens modèles et du renoncement mélancolique au sens.

  • De 1750 à 1830, l'Europe traverse une époque d'intenses bouleversements politiques et sociaux. Entre ces deux dates, la Révolution française éclate comme un coup de tonnerre qui met à l'ordre du jour l'émancipation historique de l'humanité. Elle constitue un événement philosophique : pour la première fois, la liberté devient, à la place de Dieu ou de la nature, le principal objet de la pensée. C'est pourquoi on peut parler des « aventures de la liberté » pour décrire ces décennies où l'indépendance morale, la souveraineté du peuple et l'autonomie deviennent les horizons de la philosophie.
    De Rousseau, qui élève la liberté au rang de toute légitimité, à Hegel et aux idéalistes allemands pour qui l'esprit est liberté, en passant par Kant qui consacre le droit inaliénable des peuples à disposer d'eux-mêmes et fait de la liberté l'absolu à l'échelle de la finitude humaine, cet ouvrage revient sur les théories qui ont marqué cette période et continuent d'influencer notre histoire contemporaine démocratique.

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  • À l'amour et au « Je t'aime » - qui réduit l'autre à n'être qu'un objet et fait de la passion un événement qui s'usera -, François Jullien entend substituer, dans ce livre, l'intime. Qu'est-ce à dire? Que l'intime, précisément, abolit la frontière entre l'autre et soi. Qu'il fait basculer un dehors indifférent dans un dedans partagé. Qu'il vit des « riens » du quotidien, en y découvrant les vertus de l'être auprès. Telle est sa façon - via saint Augustin, Rousseau et Stendhal - de se débarrasser de l'éternel du « coeur » humain. Comment l'Europe s'y est-elle prise pour transporter cet intime de Dieu à l'humain ? Et peut-on - doit-on - fonder une morale sur ce sol ?

  • Joyeuses ou tragiques, visibles ou cachées, les ruptures rythment notre existence. Comment les conjuguer avec l'idée de notre identité, une et constante ? Nous révèlent-elles les multiples facettes de notre être ou le fait que nous nous affirmions progressivement, au fur et à mesure de ces « accidents » ? Nous épurent-elles ou nous démolissent-elles ? Pour la philosophe Claire Marin, nous nous définissons autant par nos sorties de route que par nos lignes droites. Certes, naissances ou deuils, séparation ou nouvel amour fragilisent nos représentations, ébranlent nos certitudes. Mais ils soulignent aussi la place de l'imprévisible, et questionnent notre capacité à supporter l'incertitude, à composer avec la catastrophe et, en les surmontant, à parfois démarrer une nouvelle vie.

  • penser l'intime

    François Laplantine

    • Cnrs
    • 28 Mai 2020

    L'intime est une expérience de familiarité avec une personne, un animal, un lieu qui progressivement se transforme en lien. Expérience fragile, le plus souvent soustraite au regard, et qui passe presque pour insignifiante face aux tumultes de la passion amoureuse, elle constitue pourtant une part essentielle de nos existences. Or elle peut se révéler déroutante, en venant brouiller les frontières de l'intérieur et de l'extérieur, du sujet et de l'objet, du visible et de l'invisible, du dicible et de l'inexprimable.
    Si bien que l'intime semble échapper à toute entreprise de connaissance : comment dès lors penser l'intime ? Interrogeant avec acuité et délicatesse cette part équivoque de nous-mêmes et ses évolutions dans des sociétés aussi diverses que le Brésil, le Japon et la France, François Laplantine nous invite à explorer les linéaments multiples mais aussi les ressources de l'imaginaire tant politique qu'artistique de la vie intime.

  • Depuis quelques années, les politiques nous entretiennent d'eux-mêmes, en partie pour ne plus avoir a parler de nous. De quoi ces mises en scène de l'intime, sont-elles le symptôme? La "pipolition" n'affecte pas seulement la politique, mais l'intime lui-même qui se trouve dévalué d'être ainsi donnée à voir. L'intime désigne l'ensemble des liens qui n'existent que pour autant qu'ils sont soustraits au regard social et à son jugement. Ces liens sont le support d'expériences qui, contrairement à ce que l'on dit le plus souvent, ne sont pas sans rapport avec la démocratie. La privation de l'intime est d'abord sa " privatisation ", c'est à dire sa confusion avec les propriétés du Moi. L'intime n'est pas le privé parce qu'il renvoie à des liens affectifs, amoureux, désirants où le sujet prend le risque de se perdre. On découvrira que la ^préservation de l'intime est aussi une manière de nie pas rabattre la démocratie sur un société de propriétaires. Michaël Foessel interroge les ambivalences de la modernité libérale qui invente l'intime et l'identifie presque aussitôt avec le privé. De là des questions inattendues: la démocratie doit-elle être sensible pour demeurer démocratique? L'intime peut-il figurer au range d'idéal commun? Dans quelle mesure l'amour est-il un sentiment politique ?

  • Depuis la fin des années 1990, une science du bonheur a fait son apparition : la psychologie positive. Elle s'attache à conférer une légitimité scientifique à une idée fort simple : le bonheur se construirait, s'enseignerait et s'apprendrait. Il suffirait donc de vouloir, et d'écouter les experts, pour devenir heureux. L'industrie du bonheur affirme ainsi pouvoir façonner les individus en créatures capables de faire obstruction aux sentiments négatifs, de tirer le meilleur parti d'elles-mêmes en contrôlant totalement leurs désirs improductifs et leurs pensées défaitistes.
    Mais n'aurions-nous pas affaire ici à une autre ruse destinée à nous convaincre, encore une fois, que la richesse et la pauvreté, le succès et l'échec, la santé et la maladie sont de notre seule responsabilité ; que les maux des individus importent infiniment plus que les problèmes sociaux ? Et si la dite science du bonheur visait à nous convertir à un modèle individualiste niant toute idée de société ?
    Se faisant autant archéologues d'un pseudo-savoir que sociologues, Edgar Cabanas et Eva Illouz reconstituent ici avec brio les origines de cette nouvelle « science » et explorent les implications d'un phénomène parmi les plus captivants et inquiétants de ce début de siècle.
    Un livre urgent, accessible et provocateur.

  • Le 26 mai 1828, Kaspar Hauser fit son apparition sur une place de Nuremberg. Ce jeune homme, qui semblait avoir 16 ou 17 ans, savait à peine marcher. Il n'avait pas cinquante mots en bouche et ne pouvait dire d'où il venait, ni où il allait. On l'aurait dit échappé de la Caverne de Platon. Il demeure à ce jour l'un des plus célèbres « enfants sauvages ».
    Ayant grandi séquestré, coupé de tout contact humain, il fut arraché à une nuit insondable pour naître au monde une seconde fois. Rien ne le rattachait à son époque, pas même à un groupe social ou une génération. Kaspar ignorait jusqu'à la différence homme-femme. Il habitait un corps étrange et dissonant, vierge de toute socialisation. On découvrit bientôt sa sensorialité inouïe, sa vie émotionnelle intense. Du moins jusqu'à ce qu'il apprenne, douloureusement, les moeurs et usages de son temps, non sans être devenu, la rumeur enflant, l'orphelin de l'Europe.
    Le plus probable est que Kaspar Hauser ait été un prince héritier, écarté d'une succession par une sombre intrigue de cour. Son assassinat, cinq ans plus tard, semble le corroborer. Le plus intéressant, toutefois, ne réside pas tant dans le mystère de ses origines ou l'énigme de sa mort que dans la capacité de cette histoire tragique, aux accents oedipiens, à en dire long sur la culture, sur nos façons d'arraisonner le monde. L'examen approfondi de cette trajectoire aberrante révèle aussi, par son anomalie même, jusqu'à quelles secrètes profondeurs le social et l'histoire s'inscrivent d'ordinaire en chacun de nous. Ce qui laisse soupçonner derrière cette vie minuscule un cas majuscule des sciences humaines et sociales.

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