en parle
Larmes de sabre
Joyau brut, sombre et remarquablement écrit, La Tristesse du Samouraï est le chaînon manquant entre L'Ombre du vent de Carlos Ruiz Zafon et Millénium de Stieg Larsson. Quarante années, où petite et grande histoire se télescopent, s'entrechoquent au son d'une épée forgée dans le sang et les larmes.
En 1981, le groupe anglais VISAGE sort un single, Fade to grey. Ce morceau va devenir un tube planétaire, un hymne New Wave et rester dans nos mémoires collectives pour ces quelques phrases dites en français : « Un homme dans une gare isolée, une valise à ses côtés... Devenir gris ». Je ne sais si Victor del Arbol, né en 1968 à Barcelone, a écouté cette chanson, mais une chose est indéniable, son premier roman, La Tristesse du samouraï, baigne dans une ombre grise comme une ébauche au fusain, une esquisse à la mine de plomb. Les fantômes sont nombreux et les vivants semblent errer dans une Espagne au passé trouble et à l'avenir incertain.
Tout commence par un froid matin d'hiver de 1941, sur un quai de gare. Une femme élégante, de celle qu'on remarque au premier coup d'oeil, attend un train. Son plus jeune fils est avec elle. Turbulent, agité, brandissant un katana de bois - l'épée du samouraï, - il ne comprend pas trop ce qu'il fait là en une heure aussi matinale. Sa mère est en train de fuir, elle emporte avec elle ce fils perturbé, laissant son aîné aux mains de son père. Elle écrit à ce fils sacrifié les raisons de son départ. La guerre est finie, Franco a gagné. Un nouvel ordre est instauré. Ce train pour Lisbonne partira sans eux. Isabel Mola disparaît. Andrès, l'enfant, rentre seul au domicile familial. Il est impatient, presque heureux, l'homme qui est venu arrêter sa mère lui a promis un vrai sabre, à la lame effilée, capable de tout arracher, jusqu'aux souvenirs...
Voilà, tout est dit. Mon article peut s'arrêter. Un premier battement d'ailes de papillon et le cyclone va pouvoir se déchaîner. A vous de lire, de creuser, de découvrir. Tout est là. Ces quelques lignes, c'est le début d'un incroyable voyage, virtuose, froid et tranchant comme un scalpel ou la lame d'un sabre japonais. Car à partir de ce quai de gare, del Arbol va nous entraîner en seulement 350 pages, ce qui est remarquable, dans l'histoire de l'Espagne sur près de quarante ans. Une Espagne des années de plomb, celle de Franco, de la Seconde Guerre mondiale, jusqu'à la tentative de putsch du 23 février 1981, si remarquablement évoqué par Javier Cercas dans Anatomie d'un instant aux Editions Actes Sud en 2010.
Mais l'aspect historique n'est qu'un pretexte, ce qui est important à l'auteur est l'histoire de trois familles, trois générations toutes liées à ce drame initial par un écheveau de fils (de fils !) complexes, arachnéens. L'ouragan qui couve va pouvoir se déchaîner au fil du temps et des lieux, de la fin de la guerre civile espagnole aux premières années balbutiantes de l'après Franco, de l'Estrémadure aux quartiers chics de Barcelone, d'un village perdu des Pyrénées aux plages cossues de la Costa Brava. Les protagonistes de cette histoire dans l4histoire se retrouvent ballottés, écartelés, victimes et bourreaux dans une même danse macabre, mortuaire et mortifère.
Enfin et surtout, La Tristesse du samouraï emprunte à l'Hagakure, le livre « sacré » des samoura¨s. Honneur, famille, sens du sacrifice, courage, allégeance, toutes les valeurs du bushido traversent ce roman, le transpercent de part en part. C'est un livre beau et triste, profondément mélancolique, violent dans la force des sentiments qu'il évoque, qu'il invoque. Funèbre aussi : les vivants et les morts ne cessent de se télescoper, marionnettes entre les mains d'un manipulateur fou et malsain.
En préambule, j'évoquais la « grisaille » d'un matin d'hiver. Le roman est gris. Les zones d'ombre se déchirent parfois, mais la lumière ne vient jamais totalement réchauffer les corps. Les souvenirs se font pesants, l'avenir reste douteux : pas de chapitres sans une information, pas de scènes sans une révélation. Le lecteur est sans cesse aux aguets, à l'image des protagonistes, et partage leur inconfort.
Il y a quelques mois, la collection Actes Sud Noirs publiait le deuxième roman du Japonais Keigo Higashino, Le Dévouement du suspect X, petite merveille policière qui ressemble à un bento (ce terme désigne le coffret-repas dont raffolent les Japonais pour leur déjeuner). Compartimenté, minutieusement rangé, à la fois contenant et contenu, La Tristesse du Samouraï, à l'inverse, c'est aussi La Vague d'Hokusai, un déferlement, des flots déchaînés qui menacent de tout engloutir. Une chose est certaine, les lecteurs d'Actes Sud ont encore de beaux jours de lecture devant eux.
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LA TRISTESSE DU SAMOURAI
Collection : Actes noirs
Livre
Date de parution : 31/12/2011
Trois générations marquées au fer rouge par une femme infidèle. L'incartade a transformé les enfants en psychopathes, les victimes en bourreaux, le code d'honneur des samouraïs en un effroyable massacre. Et quelqu'un doit laver le péché originel. Comme souvent au début des histoires il y a une femme sur un quai de ... [Lire la suite]
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Larmes de sabre
Par Jérôme Dejean - Libraire Sauramps Librairie - Montpellier - publié le 03/02/2012
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