
Comment cela, Jean-Baptiste, tu ne veux pas être tapissier comme ton père ?
Non, père, un tout autre destin sera le mien.
Mais que diable comptes-tu donc faire ?
Père, me voilà décidé ; je serai comédien !
Je meurs, un saltimbanque chez les Poquelin !
Pas un saltimbanque mais un artiste qui fera rire et pleurer, et dont vous serez fier !
Misère...
Quelques jours plus tôt, Jean-Baptiste Poquelin, jeune homme plein de vie, a rencontré les Béjart, une famille de comédiens. La nuit durant, ils ont parlé théâtre.
Entre eux, le courant passe tout de suite, surtout avec la jeune et charmante Madeleine…
Cette rencontre bouleverse sa vie ! Ils décident rapidement, dans le feu de la passion, de créer une troupe. Jean-Baptiste choisit Molière comme nom de scène.
Pourquoi Molière ? Mystère, il ne veut pas le dire, même pas à ses meilleurs amis ! Quant à la compagnie, elle s’appellera "l’Illustre Théâtre" ! "Illustre !", c’est bien facile à dire et bien difficile de le devenir.
Les premiers pas de la troupe sont calamiteux. Les comédiens jouent devant des chaises vides, le public n’est pas au rendez-vous et ce triomphe, dont ils rêvaient les yeux ouverts, prend la tournure d’un cauchemar. Les dettes s’accumulent, les maigres rentrées d’argent sont immédiatement dilapidées.
L’illustre théâtre fait faillite et Molière, son directeur, est jeté quelques jours en prison.
Ma pauvre et tendre Madeleine, nous rêvions d’être sur les planches et nous voilà tous sur la paille...
Partons, Jean-Baptiste, quittons Paris qui nous méprise et allons faire connaître notre talent en Province.
Nous entendra-t’on au moins ?
Il est vrai qu’au XVIIe, les français parlent encore la langue de leur région : occitan, savoyard, breton, alsacien, béarnais...
Heureusement, Molière possède un incroyable talent comique. Avec ses grimaces, les étranges mimiques que peut prendre son visage, ses postures et ses gestes outranciers, il rend hilare un public qui, le plus souvent, ne parle pas un traitre mot de français.
Pendant plus de dix ans, la troupe sillonne la France, de Nantes à Montpellier, de Lyon à Toulouse. La route du succès est bien longue et chaotique... La troupe, forte de son expérience en province, rentre à Paris. Molière a beaucoup appris et travaillé dur pour devenir le grand auteur qu’il ambitionne d’être. Il a enfin écrit sa première comédie très inspirée de la comédie italienne.
Le ciel, peu à peu, s’éclaircit...
Ah, vous voici, mes très chers amis... j’ai une bien inimaginable nouvelle à vous conter !
Parle, Jean-Baptiste, ne nous laisse pas dans cette affreuse impatience.
Je viens de m’entretenir avec "Monsieur"
Monsieur ! Le frère du Roi ?
Lui-même ! Et il a parlé au Roi...
Au Roi ! Le frère de Monsieur ?
Naturellement, nigaud ! Sa Majesté accepte de nous laisser jouer à Versailles, devant Lui !
Jouer devant le Roi ! Diantre, mes genoux en claquent déjà !
Pourtant, devant le Roi, Molière commet une grave erreur qui aurait pu briser sa carrière. Il décide d’interpréter une tragédie, une pièce "sérieuse".
Et c’est la ca-tas-trophe !
Le public se moque, s’ennuie et, horreur, le Roi aussi ! Molière a brusquement l’idée de proposer à Louis XIV d’interpréter une farce que la troupe jouait en province devant les "petite gens".
Sa Majesté accepte. - Ouf ! À peine entamé, ce divertissement réveille la salle de sa torpeur, surprend un public qui n’est pas habitué à la farce, provoque l’hilarité dans les rangs et, Ô suprême bonheur, celle du Roi également.
Ce dernier est tellement séduit qu’il donne des ordres pour que la troupe de Molière soit installée dans la capitale… voilà un pari gagné ! À la cour, on en redemande et Molière travaille d’arrache-pied pour étonner son public.
Les comédies s’enchaînent provoquant la même allégresse, les mêmes succès éclatants.
Mais le rire est souvent plus joyeux quand il est moqueur. Et Molière a quelques idées à ce sujet…
Ce que je veux, c’est ridiculiser les mauvais travers de cette cour d’hypocrites et d’arrogants qui voudraient nous faire croire qu’ils sont plus intelligents, plus croyants ou plus puissants qu’ils ne le sont !
Tu vas t’attirer des ennuis, Jean-Baptiste !
Des ennuis peut-être mais des fous rires, certainement ! Allez, Lagrange, mon fidèle compagnon, apporte- moi mon encrier…
Lagrange a raison, personne n’apprécie d’être moqué.
Dans "Les Précieuses ridicules", "L’École des femmes", "Tartuffe" ou "Dom Juan", beaucoup se reconnaissent dans les personnages ridicules qui s’agitent sous leurs yeux.
Le parti dévot, un parti religieux, attaque violemment Molière. Son théâtre est détruit, certaines des ses pièces interdites, on le menace d’excommunication, de lui crever les yeux, de l’enfermer à la Bastille pour être déchiqueté par un vautour, il est traité de démon vêtu de chair…
Cette cabale va durer de longues années.
Je suis bien las de ces incessantes batailles...
Molière n’est plus le joyeux farceur qui virevoltait sur les planches. Les cabales l’ont épuisé, la maladie assombrit son humeur, il tousse sans cesse et respire difficilement. Molière a perdu son second fils. Il a renoncé à ridiculiser les puissants.
Ma vie tourne en tragédie et le soir, quand s’ouvre le rideau, je dois faire l’amuseur et oublier mes propres peines. Et que dire de ses douleurs qui ne me laissent point de repos !
Molière, tu n’es pas en état de jouer ce soir. Garde le lit. À défaut de ne point nous faire rire, tu ne nous feras point pleurer !
Qu’importe, je jouerai ce soir !
Molière aurait dû entendre ce sage conseil. En pleine représentation du "Malade imaginaire", il est pris de convulsions.
Les comédiens, autour de lui, comprennent la gravité de son état. Son mal est bien réel. Il meurt quelques instants après, chez lui, entouré de ses fidèles.
Des années plus tard, au soir de sa vie, le grand Louis XIV dissertera avec Boileau, le grand écrivain, du temps passé...
Qu’est-ce-que l’histoire retiendra-t’elle de mon règne, mon cher Boileau ?
Elle se souviendra de Molière, sire !
Molière ! Ce gentil baladin...
Rideau !
© Dossier (texte et illustrations) : Christophe Coudouy / Autres : DR |