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Jan Zabrana par Emmanuel Favre

Durant plus de trente-cinq ans, le traducteur Jan Zabrana a tenu un journal à l’abri des regards indiscrets et de la censure. Disons-le tout net : c’est un chef-d’oeuvre.

Jan Zabrana est né en 1931 en Moravie. Ses parents, opposants au régime, sont très rapidement inquiétés par les communistes arrivés au pouvoir en 1948. Ils sont condamnés à dix-huit et dix ans de prison ferme pour « haute trahison ».

En 1952, Jan Zabrana est exclu de l’université pour « inaptitude politique à l’étude ». Il s’installe définitivement à Prague et travaille comme ajusteur-mécanicien dans une usine de construction de wagons de chemin de fer. En 1955, il devient traducteur professionnel, du russe et de l’anglais. Il exercera ce métier jusqu’à sa mort en 1984.

Pour Patrik Ourednik, à qui l’on doit de découvrir cet auteur hors du commun, « Zabrana était l’un de ces traducteurs dont on achète les livres sans connaître ni même se préoccuper de l’auteur. » (Zabrana traduisit Mandelstam, Tsvetaïeva ou Bounine côté russe, Pound, Ginsberg ou Sylvia Plath, côté américain.)

« Ce phénomène peu compréhensible en France est assez banal dans les pays de petite langue où la traduction est une affaire proprement vitale. D’autant plus sous le régime communiste où, au rôle de l’émissaire des cultures étrangères, vient se greffer l’image du gentleman contrebandier déjouant les pièges de la censure. Certains traducteurs jouissaient donc dans le monde de l’intelligentsia et des lecteurs, d’une autorité morale bien plus réelle que les écrivains. Parmi ces traducteurs, Zabrana occupait la toute première place. »

Paru en Tchéquie en 1992, Toute une vie, le journal que Zabrana a tenu tout au long de sa vie, compte plus de mille pages. L’édition française, établie par Patrik Ourednik, représente environ un dixième de l’original.

Afin de sauvegarder l’unité de ton, Ourednik a choisi des extraits portant exclusivement sur la période de normalisation politique imposée en 1969, après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du pacte de Varsovie.

Les nombreux souvenirs et réminiscences nous replongent cependant dans les moments phares des époques précédentes, qu’il s’agisse du joug stalinien ou du printemps de Prague. Ce journal intime – pour Zabrana, « ce diagnostic. Le mien. » – est à plus d’un titre un document extraordinaire.

L’auteur y consigne tout ce qu’il lui est interdit de publier. Le ton, souvent féroce, n’est pas sans rappeler celui d’un Cioran. Zabrana dénonce les turpitudes de ses concitoyens, les petits arrangements de ses « confrères » aux prises avec un système totalitaire, ses propres signes de faiblesse.

Et si l’humour affleure – « Hier vingt-cinq sourds-muets tchécoslovaques, qui participaient à des championnats sportifs (pour sourds-muets), ont demandé l’asile à Munich. Alors là, c’est vraiment la fin de tout... On en viendrait à se prendre pour un héros, de rester dans un pays que même les sourds-muets quittent en masse. » – le désespoir et l’impuissance prédominent : « Convenable. Propre. Un petit monsieur bien propre. Propre et perdu. C’est moi. Il s’est vraiment donné un mal de chien dans cette putain d’existence. Pour qui ? À quoi bon ? Pour qui ? Qui s’intéresse à l’échappée individuelle d’un type qui n’avait pas d’autre choix ? Tout ça pour rien. C’est comme ça.Voilà l’histoire. Et elle n’est pas terminée... Jamais ce ne fut et déjà cela disparaît. Le néant s’adonnant au néant... Combien ont-ils été ceux qui ont tenté de dire la douleur douloureusement. Pendant toutes ces années. Combien vainement. »

Face à ce sentiment de désespoir et de gâchis, il ne reste alors qu’un ultime geste de noblesse, de panache privé : « Marquer pour le camp des vaincus... Qu’est-ce ma vie depuis mes dix-sept ans sinon la volonté de marquer pour le camp des vaincus ? »

Toute une vie
Zábrana, Jan
Editions Allia
Petite collection (1 160 pages)
Paru le 25/08/2005
6.10 euros

Extraits choisis du journal intime de J. Zabrana dans lesquels l'écrivain relate la période de normalisation politique imposée en 1969 après l'invasion de la Tchécoslovaquie par les armées du Pacte de Varsovie. L'écrivain témoigne des années précédant le printemps de Prague mais également de sa persécution quotidienne et de ses rapports avec les comités de censure.

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